mercredi 14 mars 2012

Le Fossé

Réalisé par Wang Bing – Avec Li Xiangnian, Lu Ye, Lian Renjun, Xu Cenzi, Cheng Zengwu – 1h49 – Chine

Le premier long métrage de fiction de Wang Bing est une expérience quasi physique, à la fois rude et fascinante. Le documentariste, prolonge son travail sur les camps de rééducation chinois, entamé avec son documentaire une femme de déportée : « Fenming, une femme chinoise. »
A la fin des années 50, le président Mao décide d’une campagne « anti droitière » et envoie dans des camps situés au fin fond du désert de Gobi tout ce qui ressemble de près et surtout de loin à un opposant.
« Le Fossé » se déroule en 1961, quelques années avant que Jean-Luc Godard fasse l’admiration de tous en célébrant le grand timonier. En deux ans, les hommes ont pu se transformer en morts-vivants, prisonniers d’une nature hostile qui vaut tous les miradors, au cœur d’un système absurde et meurtrier qui prétendait éduquer par le travail, sans se préoccuper des conditions de vie ou plutôt de la survie des « élèves ».

Wang Bing ose épuiser son spectateur. Il ne lui épargne rien, ni de l’horreur ni de l’ennui.
Il filme frontalement la réalité du camp : des hommes vivant sous terre, traquant les rats pour ne pas mourir de faim, allant jusqu’à déterrer les cadavres de leurs compagnons ou se précipiter pour avaler le vomi d’un malade. L’avilissement de l’homme est montré sans fioriture, avec un sens du cadre qui semble enfermer l’homme dans l’infini.
Hors de la fosse, le désert plat, interminable illustre des hommes sans horizon : fuir mais où ? Attendre sa libération ? Mais quand ?
Perdus dans cette immensité qui dessine un camp sans limites physiques, les hommes s’enterrent. Le cadre écrase les hommes, impossible de se tenir debout, le spectateur est oppressé physiquement. Entre ce mouroir exigu et le désert, on étouffe.
Paradoxalement, la profondeur de champ renforce ce sentiment : soit en l’inscrivant dans un paysage qui semble l’avaler, soit en liant les habitants d’un fossé surpeuplé d’une chaîne invisible.
Sans repère temporel, ils n’ont d’autres choix que de survivre le plus longtemps possible en attendant la mort par la faim ou l’épuisement.
Le spectateur s’accroche alors au moindre détail : le bruit d’un responsable du camp mangeant ses nouilles devenant presque obscène. Les bavardages des prisonniers malades qui essaient de se raccrocher à des souvenirs. Même la parole est mortelle, dans la fosse, la délation plane, même la solidarité des prisonniers est un leurre. Ceux qui essaient de comprendre ce système deviennent fous.
Un système qui réduit les hommes à l’état de légume et qui vient leur reprocher leur comportement anti social. Un système qui engendre la famine et qui condamne ceux qui essaient de survivre.
Quelques séquences semblent essayer de raccrocher les prisonniers au monde des vivants : une lettre d’un mourant destinée à un frère, récit émouvant d’un regret, d’un choix banal qui décida d’un destin.
Une femme arrive, à la recherche du cadavre de son mari. Ses pleurs déchirent le silence, elle emmène un peu de nourriture et l’humanité. Sa présence devient presque douloureuse tant elle rompt avec la lente mécanique du camp.
Dans ce monde où les vivants sont enterrés plus profondément que les morts, elle va brûler le cadavre de son mari. Seule sépulture décente. Le feu et la fumée qui s’élève au ciel deviennent le seul signe, que personne ne voit que des hommes vivent et meurent ici.


Tourné clandestinement, « Le Fossé » ne sera probablement jamais diffusé en Chine. Le manque de moyens a obligé le réalisateur à tourner dans l’urgence et à n’adapter que partiellement le roman à l’origine du film « Goodbye Jiabiangou » de Yang Xianhui.
Wang Bing, en refusant toute concession esthétique réussit un film, âpre et éprouvant mais nécessaire. Sa rigueur, son sens du cadre avaient déjà fait de son œuvre somme (plus de 10 heures !!) « A l’ouest des rails » plus qu’un documentaire : un moment de cinéma et d’histoire. Le réalisateur Chinois réussit à faire du « Fossé » un film d’une valeur aussi esthétique que morale.

Jérémy Sibony

mercredi 7 mars 2012

Nos plus belles vacances

Réalisé par Philippe Lellouche – Avec Philippe Lellouche, Julie Gayet, Gérard Darmon, Christian Vadim, Bruno Lochet, Julie Bernard, Nicole Calfan, Jackie Berroyer, Vanessa Demouy – 1h34- France

Quelques mois après le Skylab, le récit nostalgique de vacances des années Giscardienne semble devoir devenir un genre.
Les Parisiens partant à la campagne en famille, les joies du contraste, le plaisir des engueulades en famille suivi d’émouvantes réconciliations autour d’un verre de bon vin du coin et d’un plateau de fromage, car, merde, la France, c’est quand même le pays des Mille fromages.
Pendant ce temps là, les enfants apprennent à se toucher, les merveilles d’une sexualité naissantes, les premières amoureuses, ah la la la mon petit monsieur, du temps de Guy Lux on savait s’amuser.

Ce genre de film est censé remué quelque chose d’enfouie dans le cœur d’ancien enfant vacancier.
Chez moi, ça évoque surtout des semaines dans un village assommé par le soleil, un ennui mortel qui me faisait dessiner autant de petits bâtons que de jours heureux à passer, quelques problèmes digestifs liés à l’un des mille fromages et coté « petites amoureuses », si on ne tient pas compte du fou du village exhibitionniste, c’était relativement moyen.
Certes, c’était la France Mitterrandienne, mais les gens n’étaient pas nettement mieux habillés et Guy Lux était encore là…
« Nos plus belles vacances » proposent une originalité qui, à priori pouvait sauver l’entreprise.
La confrontation entre la famille du narrateur : des juifs séfarades venus d’Algérie et les habitants du village breton composés de paysans.
Sauf que très vite, complètement aveuglé par l’hommage que le réalisateur entend rendre à son père, ça devient Tintin au Congo.
Ainsi, pendant 1h30, on voit des caricatures de paysans, tout droit sorti du sketch des inconnus sur les bons et les mauvais chasseurs, le second degré en moins, apprendre à gérer leur vie et leur entreprise grâce à des parisiens séfarades.
Sur la fin du monde paysan, on ne s'attendait pas vraiment à du Depardon mais de là à voir Paris coloniser la Bretagne...
La sincérité du réalisateur et le talent des comédiens sauvent heureusement en partie le film du désastre.
On se réjouit déjà toujours de voir Julie Gayet au cinéma, une fois de plus elle fait exister un personnage d’un rôle assez banal, celui d’une femme trompée.
Surtout, le film est aussi le récit d’une amitié, là aussi peu d’originalité, mais les acteurs ont suffisamment d’épaisseur pour que l’on sente la véritable complicité entre ces trois AMIS ayant atterris en terre Bretonne.
Christian Vadim étonne en interprétant Jacky : le « con » de la bande, que tout le monde aime mais dont tout le monde se moque. En gardant cette dégaine improbable il laisse percevoir une fêlure, son passé comme soldat en Algérie. Lellouche a l’intelligence de ne rien dire de ce passé : un enfant lui pose une question, le sourire disparaît pour la première fois du film et Jacky plonge dans la mer, la séquence s’arrête là.
Alors nous sentons enfin que derrière ces archétypes il y a des personnages, Lellouche qui nous saoulait de scènes illustratives, d’une voix off lénifiante, se permet enfin de ne rien dire, de ne pas commenter le passé et ses zones d’ombres.
La complicité de trois amis, leur histoire commune le réalisateur tenait là le vrai sujet de son premier film. Philippe Lelouch, acteur, jouant son père, est bien plus intéressant que Philippe Lelouch, réalisateur, maladroit et naïf.
La sincérité ne suffit pas au cinéma.

Jérémy Sibony

Elena

Réalisé par Andreï Zviaguintsev – Avec Nadezhda Markina, Andreï Smirnov, Elena Lyadova, Alexeï Rozin, Igor Ogurtsov – 1h49- Russie


On sait depuis ses deux superbes premiers films (Le Retour, le Bannissement), que le cinéma d’Andreï Zviaguintsev n’est pas spécialement porté sur la déconne. Mais s’il nous avait littéralement laissés au bord du ravin avec « Le Bannissement », il nous y plonge avec « Elena », portrait désespéré de la Russie actuelle mais que l’on pourrait tout aussi bien sous titrer « L’humanité ».

Elena, seconde femme d’un vieil homme riche, partage sa vie entre le superbe appartement de son nouveau mari et les barres d’immeubles en ruines où logent son fils et sa famille.
Position singulière qui fait d’elle une des rares personnes à passer la frontière d’un monde à l’autre.
On suit Elena, un pied dans chaque monde. Face à ces deux blocs immobiles et où rien ne semble jamais pouvoir bouger, elle est la seule qui agit, la seule en mouvement. Elena marche, Elena paye, Elena essaie de convaincre, Elena se fait rembarrer.
En quelques plans, nous quittons les quartiers modernes des nouveaux apparatchiks pour suivre des sentiers de terre, le long de rails rouillés, et découvrir le quart monde : l’autre Russie, celle qui reste sur le carreau… Un autre monde, un autre pays, où des jeunes perdent leur temps à picoler dans les cages d’immeubles, désœuvrés et menaçants. Contre l’avis de son mari, Elena entretient la famille de son fils, chômeur, comme son petit-fils aîné et visiblement sans aucune perspective.
Comme nous sommes dans un film russe et pas chez Guédiguian, nous n’avons pas le droit de respirer en admirant la superbe solidarité des pauvres, la beauté de l’amitié prolétarienne ou la moindre chaleur humaine.
Le fils d’Elena est vaincu et ne cherche plus de travail, son petit-fils n’a d’autres perspectives que de devenir un voyou ou d’aller se faire trouer la peau en Ossétie s’il survit aux traitements de chocs de l’armée russe, quant au bébé, il est un « accident ».
Elena paye, parle peu, elle ne semble être considérée que pour l’aide financière qu’elle représente ; on la harcèle donc.
D’ailleurs, tout dans le film est question d’argent, jusque dans les institutions les plus sacrées de la Russie éternelle : l’armée ? Il faut payer pour éviter de se faire tabasser puis tuer. Les hôpitaux : mieux vaut payer pour avoir droit aux soins. L’église ? Le rétablissement d'un vieil homme a son prix.
L’argent est la question centrale d’Elena. L’élément qui revient sans cesse au fil des séquences.
« Toi qui entre ici, abandonne tout espoir » (oui, j’amortis le prix de mes cartes étudiant) devrait figurer sur l’affiche du film. Ainsi Elena s’humiliera en vain pour demander de l’aide à son mari qui la lui refuse « au nom de ses principes ».
Le monde est injuste : la fille de Vladimir, peste intelligente, ne travaille pas plus que le fils d’Elena, mais elle peut se le permettre, son père est riche. Elle aura tout, lls n’auront rien…
S’ils veulent quelque chose, ils devront le voler…
20 ans après la fin de l’URSS, la lutte des classes continue.
Le cinéaste abandonne son style habituel, ses images grandioses, pour un film plus sec, plus nerveux. Le cinéaste épure son style, il va à l’essentiel, suit ses personnages.
Katerina, la fille de Vladimir parle et philosophe, Sasha le petit-fils d’Elena traverse une route, marche dans la forêt pour se battre sauvagement et se faire casser la figure. La parole ou la violence ? la naissance décide…
Zviaguintsev filme les effets du délitement d’un pays, sa mise en scène ne s’embarrasse pas de psychologie ou d’un message quelconque : le film n’est pas un brûlot, c’est un constat brutal et âpre.

Elena commettra alors un crime, sans que le cinéaste ne la juge. Il n’en fait ni une ignoble femme sans foi ni loi, ni une héroïne de la lutte des classes.
C’est d’ailleurs la grande force du film : ni bons, ni méchants. Les pauvres ne sortent pas d’un film de Guédiguian, ils agissent de façon instinctive, comme des loups (la cité jouxte d’ailleurs une forêt…). Les riches ne sont pas des victimes : ce sont des loups qui ne veulent pas partager leur proie.
Tous salauds alors ? Même pas. La société s’est transformée en écosystème, la loi du plus fort est le seul dogme.
L’homme pour qui elle a brûlé un cierge devient une menace pour sa progéniture, elle agit en mère animale dans un monde où les êtres sont considérés comme des animaux : elle l’élimine et brûlera le testament qui officialisait l’ordre des choses : une fille de riche aura tout, les pauvres n’auront rien. …
Les minutes qui suivent le meurtre sont magnifiques de retenue et de puissance. Elena, dont chaque acte avait jusqu’ici une utilité concrète, erre, perdue. C’est la plus humaine qui aura commis l’acte le plus affreux.
L’absence de jugement moral est la seule voie possible dans un monde immoral : les riches ne lâcheront rien, les pauvres n’ont plus d’état d’âme.
Si la lutte des classes ne se matérialise pas par une guerre ouverte, c’est que les deux mondes ne se croisent pas physiquement.
Quand par exception, ils se croisent, il y a des morts.
La famille d’Elena « envahit » le quartier des riches, sans plus de perspective, sans attendre un quelconque châtiment.
Le bébé pleure, seul sur son grand lit, personne ne viendra… Il n’y a rien à espérer.
Elena s’était ouverte sur les branches d’un arbre en hiver…Il se clôt sur les mêmes branches, on cherche une feuille, un bourgeon… Rien.
L’âme slave ?
Quelle âme ?

Jérémy Sibony

mercredi 29 février 2012

Oslo, 31 août

Un film de Joachim Trier - Avec : Anders Danielsen Lie, Hans Olva Brenner, Ingrid Olava, Andreas Braaten- 1h36 - Norvege


Lorsque dans les années 80 Wim Wenders croyait encore qu’en changeant les images du monde nous pourrions changer le monde, ses anges des « Ailes du désir » portaient un regard bienveillant sur les pensées des humains qu’ils espionnaient…Nous entendions leurs monologues intérieurs, leurs désirs, regrets, espoirs…
Nous ne savons pas d’où viennent les voix que nous entendons au début de « Oslo 31 août ». Des habitants d’Oslo témoignent, tandis que des images d’archives défilent. Nous sentons la nostalgie, le regret, la perte de repères face aux bouleversements trop rapides, mais pas d’espoirs.
Le monde change, Oslo avec lui, laissant des regrets et des victimes : bienvenue dans les années 2000.

Anders, le jeune héros du dernier film de Joachim Trier est en permission pour la journée. Il n’est pas un jeune militaire comme pouvait en rencontrer l’héroïne de « Cléo de 5 à 7 » d’Agnès Varda dont le film semble si proche. Il est un drogué en cure de désyntox qui revient à Oslo pour passer un entretien d’embauche.
Anders erre dans les rues d’Oslo, cette errance où le héros ne peut que prendre dans la gueule ses espoirs évaporés, les amis ayant fondé une famille pour combler le vide de leur existence et parce qu’il faut bien faire comme tout le monde pour ne pas être largué, une ex à la dérive mais souriante, une jeune fille qui aura tout le temps elle aussi de voir ses illusions s'effondrer…
Le jeune homme traverse tout cela comme une ombre, incapable d'aimer, de communiquer aux autres son mal être, incapable de retrouver un bonheur quelconque dans une ville qu’il semble découvrir et où ses proches lui sont désormais totalement étrangers ; le passé loin de le rattacher à cet univers paraît juste lui rappeler sa jeunesse gâchée, perdue.
Ce "dernier jour avant liquidation", Joachim Trier le filme avec un mélange de sobriété et de distance qui fait que chaque scène semble s’évaporer plus que se clore. Nous ressentons presque l’atmosphère légère de la fin d’été, avec Anders, nous traversons la ville comme un nuage.
Au fur et à mesure que le film se déroule, la mise en scène tourne autour d’éléments de plus en plus abstraits : les nuages d’eau produite par un extincteur qui s’évapore au fil d’une promenade à vélo dans la nuit d’Oslo, une jeune fille qui se baigne, quelques notes de piano plus ou moins assurées…
Nous voyons peu à peu disparaître un jeune homme désynchronisé d’un monde qui lui-même semble s’effacer.
Après le prometteur "Nouvelle donne", Joachim Trier réussit à faire regretter le « Oslo d’avant » à des gens qui n’y ont jamais mis les pieds. Il s’impose comme un cinéaste de l’errance comme pouvait l’être Wim Wenders, l’espoir en moins mais paradoxalement, la légèreté en plus. Comme si la transformation des êtres en fantômes, à force d’être inéluctable, n’était plus une affaire si tragique.
Joachim Trier a ainsi l’élégance de ne pas afficher un pessimisme de festival, il se contente de laisser filer son film avec son héros. La noirceur du propos est enrobée de mélancolie qui fait d’Oslo 31 août l’acte de naissance d’un grand cinéaste.

Jérémy Sibony

Les infidèles

Réalisé par Gilles Lellouche, Jean Dujardin, Michel Hazanavicius, Emmanuelle Bercot, Fred Cavayé, Alexandre Coures, Fred Lartigau – Avec : Gilles Lellouche, Jean Dujardin, Manu Payet, Guillaume Canet, Gerladine Nakache, Alexandra Lamy, Sandrine Kimberlain, Isabelle Nanty – 1h50- France

Jean Dujardin aura mis 12 ans à passer des poussifs « Nous Ç nous » à l’acteur unanimement reconnu de « The Artist ».
Entre son Oscar et la sortie des Infidèles, il lui aura fallu deux jours pour faire le chemin inverse.
Film à sketchs, ayant la louable intention de s’inspirer du chef d’œuvre du genre : « Les monstres » de Mario Monicelli, « Les Infidèles » est un plantage presque intégral. Les bonnes intentions du pourtant talentueux duo Dujardin/Lellouche ne suffisent pas.

La polémique, liée à la beaufissime campagne d’affichage ne résiste pas à la réalité de l’entreprise. « Les infidèles » n’est pas un film misogyne, au contraire, il se voudrait un portrait acide d’un panel de machos.
L’ennui, c’est que « ne pas être un film misogyne », c’est un minimum, pas une qualité.
On ne loue pas un film parce qu’il n’est pas raciste. Il n’y a pas de césars du film le moins pédophile de l’année.
Or les bonnes intentions sont à peu près la seule bonne chose à retenir du film.
Pour le reste, les sketchs se suivent, certains pires que d’autres. Le meilleur film est le segment signé Hazanavicius racontant les déboires d’un VRP recherchant une fille pour passer la nuit lors d’un sinistre séminaire dans un hôtel de bord d’autoroute. Dujardin est parfait en petit commercial pathétique, le sketch reste prévisible et l’humour gras. C’est pourtant ce qu’il y aura de mieux. Le reste du temps, le film choisit la facilité : situation prévisible, humour graveleux.
Contrairement aux comédies italiennes dont se réclament les auteurs, jamais ils n’arrivent à traiter un propos gras autrement que par un humour gras.
Emmanuelle Bercot, totalement hors sujet avec une crise du couple qui se voudrait cruelle comme du Bergman et est ennuyeux comme une telenovelas est le symbole d’un film qui se partage entre sketch censément comique et sketch dramatique : là où un Monicelli excellait à faire cohabiter les deux dans les mêmes films (comme le signifie Monica Vitti dans une pub pour le café Lavazza, qui vaut bien l’intégral André Bazin « comédia, tragédia », c’est pareil.
Scène d’une vulgarité absolue (aaaaaah les histoires de capotes, ça c’est toujours efficace pour égayer une soirée) et fin « surprise » que l’on sent venir à des kilomètres.
Plus embêtant, le rôle dévolu aux femmes dans un film qui voudrait brocarder le machisme.
Les femmes sont parfaitement secondaires, et quand elles apparaissent, c’est à travers les pires clichés : crise d’hystérie, coups d’un soir, lolita écervelée, manipulatrice, cougar entretenant un gigolo ou thérapeute psychorigide…
Tout le catalogue de siècles de clichés sur les femmes est là.
« Les Infidèles » ressemble à une soirée passée chez des gens sympas qui hurlent des blagues pas drôles sur les blondes et les culottes…

Il est dommage dans une comédie que le seul moment où l’on rit un peu soit le générique, Dujardin et Lellouche en Siegfried and Roy : pas de dialogue, juste un art consommé du déguisement et du sérieux qui nous réconcilie, sur la fin, avec les deux acteurs qui semblent s’être bien plus amusés sur le tournage que nous devant leur film.

Jérémy Sibony

mercredi 22 février 2012

Cheval de Guerre

Réalisé par Steven Spielberg – Avec Jérémy Irvine, Peter Mullan, Emily Watson, David Thewlis, Tom Hiddleston, Benedict Cumberbacht, Niels Arestrup – 2h26 – Etats Unis

L’année même où Steven Spielberg a enfin été adoubé par la cinémathèque française et peut enfin prétendre au statut d’auteur (statut que n’importe qui d’à peu près sensé aura reconnu depuis un petit peu plus de 30 ans ), voilà donc ce « Cheval de Guerre », qui semble résumer l’œuvre de l’auteur.

Adaptation d’un livre pour enfant racontant l’amitié entre un cheval et un adolescent sur fond de première guerre mondiale, « Cheval de guerre » aura pour grand mérite de conforter les fans de Spielberg (dont l’auteur de ces lignes) et ses farouches opposants (dont des proches de l’auteur de ces lignes.
Les seconds s’affligeront de la culculterie du propos. Crin blanc dans les tranchées, comme si l’on voulait raconter l’attentat du rainbow warrior à travers Flipper le dauphin.
Les premiers, les plus avisés, retrouveront la fausse candeur d’un héritier de Franck Capra, ce talent indéniable de metteur en scène, qui lui permet de raconter avec simplicité une histoire toujours plus ambiguë.
Est-ce du à sa mine d’américain éternel adolescent, mais les détracteurs de Spielberg ont souvent tendance à oublier quelques détails concernant les bons sentiments hollywoodiens des films de Spielberg.
On se souviendra de l’empire du soleil, autre récit initiatique, d’un enfant (joué par Christian Bale pour ceux qui ont de la mémoire), déjà accusé de niaiserie par le tribunal du bon goût qui avait omis que le film se clôturait sur l’explosion de la bombe atomique d’Hiroshima.
Autre exemple, le happy end de la Guerre des mondes se déroule juste après un massacre de masse de terriens, faibles et impuissants, tout juste sauvés de l’éradication totale par…la nature…
Pratiquement chaque film de Spielberg est un mélange de bons sentiments apparents et d’une vraie perversité latente.
« Cheval de Guerre » n’échappe pas à la règle, on peut même regretter que le film affiche parfois si maladroitement cette dichotomie.
Passée l’interminable introduction, d’une niaiserie indéfendable reconnaissons-le, (mais après tout inspirée de « L’homme tranquille » de John Ford), le cheval est surtout un prétexte pour passer en revue les horreurs de la guerre et surtout, son absurdité.
Suivre le canasson permet surtout de visiter les deux camps, allemands et anglais, auxquels le cinéaste réserve le même traitement : on cherchera désespérément un vrai salaud d’un côté ou de l’autre des barbelés, on verra plutôt la peur du troufion de base, la boucherie qui l’attend plus sûrement que le cheval.

Ouvertement pacifique, refusant le cynisme bon marché qui séduirait à coup sûr une bonne partie de la critique. (Il y a aussi une forme de candeur à Libération, pour croire qu’un bon film doit nécessairement afficher la mine torturée de Louis Garrel pour être profond.)
Evidemment, on regrettera l’anthropomorphisme de l’animal. Il eût été préférable que Spielberg nous épargne les élans d’amitié, de sacrifice du canasson pour son copain canasson. Même s’il n’est pas innocent que le seul personnage héroïque du film soit un canasson.
Regrettable également le choix de Jeremy Irvine, le jeune propriétaire de l’animal, insupportable, tête à claque niaise dont on a du mal à croire qu’il puisse déjà sortir indemne de son village, alors des tranchées…
« Cheval de Guerre » fait donc côtoyer le meilleur (souvent) et le pire (parfois) de Steven Spielberg, jusque dans ces tics les plus agaçants.
Ainsi la rencontre d’une jeune française et de son grand-père, tout le monde s’exprimant en Anglais, cela devient ridicule quand ils sont censés ne pas pouvoir communiquer avec des allemands et des anglais, alors que nous les voyons s’exprimer dans la même langue. Il serait temps que Spielberg accepte de malmener le spectateur américain moyen jusqu’à lui faire lire des sous titres…
Ces réserves n’empêchent pas qu’une fois de plus Spielberg impressionne par l’inventivité et l’efficacité de la mise en scène. Du film, on ne retiendra pas le benêt souriant sur son cheval, mais un soldat appelant timidement à l’aide alors qu’il disparaît dans un nuage de gaz moutarde ou encore celle de chevaux franchissant la barrière de mitrailleuse « débarrassés » de leur cavaliers abattus comme au tir au pigeon…
Les « héros » disparaissent, brutalement, sans effets, sans que l’on s’attarde sur eux, victimes à peine tombées, à peines remplacées…

Il faut quand même avoir une drôle de mentalité pour continuer à ne voir en Spielberg que naïveté et candeur et ne retenir de ce film que le fait que le cheval s’en sorte ou non…
En prenant pour héros un cheval, Spielberg réalise un film bancal mais réussi, image d’une œuvre presque schizophrène qui semble de plus en plus hésiter entre les bons sentiments et une vraie misanthropie..


Jérémy Sibony

mercredi 15 février 2012

La Désintégration

Réalisé par Philippe Faucon - Avec Rashid Debbouze, Yassine Azzouz, Mohamed Nachit,Zahra Addioui, Kamel Laadaili, Ymanol Perset - 1h18 - France

Cinéaste citoyen, c’est à dire donneur de leçon, Philippe Faucon continue, après « Samia » de se promener sur la fracture sociale : celle séparant les fils d’immigrés des cités des spectateurs bourgeois qui sont ses seuls spectateurs.

Comme souvent chez lui, pas grand chose à redire sur le fond, plutôt sur la forme.
« La désintégration » suit la lente descente aux enfers d’Ali (interprété sans conviction par Rashid Debbouze : frère de…), diplômé n’arrivant pas à trouver de stage en raison de son nom (quelle idée de donner un pareil rôle à un jeune acteur choisi vraisemblablement plus sur son nom que sur ses qualités) qui finira terroriste au nom de l’islam radical.
Le propos n’est pas neuf, il est hélas toujours d’actualité, on aurait aimé que Philippe Faucon se cantonne à raconter le parcours du combattant de ces jeunes qui ont refusé de n’être que des clichés et que la société refuse d’intégrer.

Hélas, Philippe Faucon est dans la démonstration la plus grossière. Le terrorisme ? La faute du racisme. Ali franchit à la vitesse grand V les étapes faisant de lui un intégriste : présenté au début du film comme un garçon intelligent, il devient d’une séquence à l’autre le pire des illuminés. Philippe Faucon faisant sans le vouloir le jeu des pires racistes en suivant les raccourcis faciles.

De la même manière qu’en laissant s’exprimer le point de vue intégriste sur le conflit Israélo palestinien, sans recul et de façon si maladroite, le réalisateur filme presque un tract anti israélien justifiant le désir de vengeance de quelques paumés.

Aucun personnage n’existe jamais, aucune situation n’est crédible : chaque séquence se veut lourdement significatives, chaque dialogue indique aux spectateurs ce qu’il doit penser et à quel moment. Aucune progression dans le récit, juste une succession de clichés comme autant de passages obligés.

Dans ce registre d’un cinéma didactique de propagande, on avait connu Philippe Faucon plus inspiré, notamment avec Samia…
Ici, le seul personnage vraiment intéressant : un « gaulois » converti, traverse le film comme une ombre.
Pour le reste : cliché sur l’embrigadement des jeunes, cliché sur la lutte entre l’islam religion de paix et l’islam des fanatiques, cliché entre le frère intégré et le frère désintégré : on a rarement vu un propos si intelligent sur le fond énoncé de façon si stupide.

Jérémy Sibony