Réalisé par David Fincher - Avec Daniel Craig, Rooney Mara, Christopher Plummer, Stellan Skarsgard, Robin Wright - 2h38 - Etats Unis
S’il y a des films idiots, il y a forcément des spectateurs imbéciles. Prenez par exemple un spectateur que nous nommerons « el cracou ».
El cracou a lu « Millénium » de Stieg Larson, et ça l’a profondément ennuyé.
Quand la première adaptation est sortie, El Cracou a pourtant été voir le film : et ça l’a profondément ennuyé.
La version télé de ce film passe sur canal ? El Cracou la regarde…et ô surprise, ça l’ennuie profondément (surtout qu’il commence à deviner la fin).
Les américains jugeant qu’un best seller n’est pas vraiment adapté s’ils ne sont pas dans la combine, décident de réadapter Millénium au cinéma.
Qu’est ce qui peut bien se passer dans l’esprit pourtant vif et alerte d’El Cracou pour qu’il se dise « ah chouette Millénium ».
C’est à la troisième minute du film que j’ai compris que j’étais un imbécile.
Quand je commençais à réciter les répliques juste avant qu’elles soient prononcées, en regardant non pas l’écran, mais mon voisin…
Je me suis donc infligé pour la 4eme fois Millénium, sachant que non seulement je connaissais l’intrigue, mais que depuis des années, je la trouvais nulle.
Que David Fincher en soit le réalisateur ne change rien, si ce n’est que Fincher ne connaît pas l’ellipse et qu’à part l’achevé d’imprimer, avec les dates et lieux d’impression, chaque page sera soigneusement adaptée à l’écran, dans une jolie lumière automnale ocre qui est le plan B de Fincher quand il n’a plus d’idée de mise en scène.
Daniel Craig est si sobre qu’on oublie non seulement qu’il est James Bond, mais aussi qu’il est dans le film. Quand au personnage le plus intéressant de l’histoire : la jeune fille, l’interprétation de Rooney Mara ne fait pas oublier son double « suédois » : Noomi Rapace, unique intérêt de toute l’entreprise Millénium.
Maintenant j’espère que personne n’aura l’idée d’en faire une comédie musicale, parce que je ne peux pas vous jurer que je n’irais pas.
Jérémy Sibony
mercredi 18 janvier 2012
L'Amour dure trois ans
Réalisé par Frederic Beigbeder - Avec Gaspard Proust, Louise Bourgoin, Jonathan Lambert, Joey Starr, Nicolas Bedos - 1h38- France
J’aime bien Beigbeder…
J’avoue... Je le trouve drôle, sympathique, cultivé.
Son émission « Le Cercle » est la seule émission de cinéma, correcte à la télévision. Y voir Jean-Marc Lalanne des Inrocks se faire bâcher par Anne Sauvion du Parisien, par Philippe Rouyer de Positif, enfin bref, par tout le monde à longueur d’émission est un plaisir sans fin.
J’aurais dû me méfier, déjà parce que l’écrivain est sur estimé et que l’on retrouve chez le cinéaste les faiblesses de l’écrivain.
Ecrivain-dandy, dans la perpétuelle angoisse de saisir l’air du temps pour planquer les pires niaiseries et les clichés les plus insupportables derrière un cynisme opportuniste.
Parfois, l’humour et la légèreté font oublier le côté putassier de l’œuvre : de mauvais livres écrits par un mec doué…
Son passage au cinéma règle le problème : un mauvais film réalisé par un mauvais cinéaste et surtout interprété par ce que la scène germano-pratine peut faire de pire : avec en tête Gaspard Proust, le Desproges du quartier Latin.
La pire erreur de casting depuis Jar Jar Binks…
Chaque réplique semble être une torture, on cherche le prompteur avec lui, parfois il se rappelle pourquoi il est à l’écran, alors il roule des yeux.
Seul les rares apparitions de Nicolas Bedos font oublier le jeu de Gaspard Proust. Parce que oui, Beigbeder ayant décidé de remplacer les comédiens par des animateurs télé, on a aussi le droit à Nicolas Bedos, qui en 5 minutes d’apparition et deux scènes donne matière à une thèse sur le népotisme.
Si les modèles de Beigbeder sont évidemment les comédies incorrectes de Judd Apatow, il semble qu’il ait oublié un des ingrédients de base : de vrais bons comédiens, capables de nous emporter avec eux dans leur hystérie et de faire passer des gags vulgaires pour de la transgression.
Il manque aussi une mise en scène énergique, de vrais gags, mais aussi, on aurait tendance à l’oublier une morale hollywoodienne assumée.
Beigbeder traîne avec lui sa honte de réaliser une comédie romantique. Le genre est trop dénigré en France pour que le dandy écrivain l’assume, on a donc le droit à ce qu’il y a de pire : un cinéaste qui à chaque plan essaye de nous dire qu’il est plus malin que son film…
Il faudra l’écrire sur les murs de la Sorbonne : Frédéric est un dégonflé…
Jérémy Sibony
J’aime bien Beigbeder…
J’avoue... Je le trouve drôle, sympathique, cultivé.
Son émission « Le Cercle » est la seule émission de cinéma, correcte à la télévision. Y voir Jean-Marc Lalanne des Inrocks se faire bâcher par Anne Sauvion du Parisien, par Philippe Rouyer de Positif, enfin bref, par tout le monde à longueur d’émission est un plaisir sans fin.
J’aurais dû me méfier, déjà parce que l’écrivain est sur estimé et que l’on retrouve chez le cinéaste les faiblesses de l’écrivain.
Ecrivain-dandy, dans la perpétuelle angoisse de saisir l’air du temps pour planquer les pires niaiseries et les clichés les plus insupportables derrière un cynisme opportuniste.
Parfois, l’humour et la légèreté font oublier le côté putassier de l’œuvre : de mauvais livres écrits par un mec doué…
Son passage au cinéma règle le problème : un mauvais film réalisé par un mauvais cinéaste et surtout interprété par ce que la scène germano-pratine peut faire de pire : avec en tête Gaspard Proust, le Desproges du quartier Latin.
La pire erreur de casting depuis Jar Jar Binks…
Chaque réplique semble être une torture, on cherche le prompteur avec lui, parfois il se rappelle pourquoi il est à l’écran, alors il roule des yeux.
Seul les rares apparitions de Nicolas Bedos font oublier le jeu de Gaspard Proust. Parce que oui, Beigbeder ayant décidé de remplacer les comédiens par des animateurs télé, on a aussi le droit à Nicolas Bedos, qui en 5 minutes d’apparition et deux scènes donne matière à une thèse sur le népotisme.
Si les modèles de Beigbeder sont évidemment les comédies incorrectes de Judd Apatow, il semble qu’il ait oublié un des ingrédients de base : de vrais bons comédiens, capables de nous emporter avec eux dans leur hystérie et de faire passer des gags vulgaires pour de la transgression.
Il manque aussi une mise en scène énergique, de vrais gags, mais aussi, on aurait tendance à l’oublier une morale hollywoodienne assumée.
Beigbeder traîne avec lui sa honte de réaliser une comédie romantique. Le genre est trop dénigré en France pour que le dandy écrivain l’assume, on a donc le droit à ce qu’il y a de pire : un cinéaste qui à chaque plan essaye de nous dire qu’il est plus malin que son film…
Il faudra l’écrire sur les murs de la Sorbonne : Frédéric est un dégonflé…
Jérémy Sibony
Duch, Le Maître des forges de l'enfer.
Réalisé par Rithy Panh - Documentaire - 1h45- Cambodge
Film après film, le documentariste Rithy Panh poursuit son minutieux travail de mémoire du génocide cambodgien.
Après l’éprouvant « S21, la machine de mort khmer rouge », le cinéaste rencontre le directeur de camp de la mort où furent emprisonnés, torturés, assassinés les hommes et femmes suspectés d’être des contre-révolutionnaires suppôts de l’impérialisme (c’est à dire à peu près n’importe qui pour n’importe quel motif, dans un monde où porter des lunettes conduisait à la mort).
Duch fait face caméra. Derrière une table, ce vieillard ressemble à n’importe quel autre vieillard.
Et il raconte.
Il raconte les arrestations arbitraires, les interrogatoires où l’on arrache les ongles, où l’on force les « ennemis du peuple » à manger de la merde. Il raconte son ancienne maîtresse d’école arrivant là, violée avec un bâton par un des jeunes interrogateurs fanatisés du camp.
Il ne pouvait rien faire pour elle, de peur de passer pour un faible.
Duch pourrait passer pour un simple exécutant, caché derrière le « je n’avais pas le choix », ce fut d’ailleurs sa défense à son procès : il n’était qu’un exécutant, qu’une petite main. Comme Eichmann à Jérusalem, il essaiera presque de passer pour une victime de temps troublés.
Seul derrière sa table, Duch essaie de se mettre en scène et le talent de Rithy Panh. C’est de capter cela, le « jeu » du bourreau et sa mise en scène pour s’attirer, si ce n’est la sympathie, au moins la compassion du spectateur.
Duch fait ainsi face aux spectateurs, décrivant avec minutie la machine de mort khmer rouge. Cette minutie fait peur. Ce professionnalisme face à sa mission d’alors, cette rigueur que revendique le tortionnaire comme un bon artisan est presque insoutenable.
L’homme attendrait presque des compliments pour son sérieux et son dévouement, il en tire une vraie fierté que quelques regrets d’apparence ne masquent pas. Le spectateur est bousculé, surpris par cette attitude qui n’est donc pas celle d’un monstre de cinéma.
Quelques courtes séquences où témoignent des victimes ou des tortionnaires aux ordres de Duch viennent souligner l’atrocité de certains propos que Duch prononce de façon anodine.
Durant ces témoignages, la caméra revient sur les lieux de l’horreur et nous sentons la présence de fantômes errant dans des pièces délabrées et des bâtiments abandonnés.
La plupart des vivants que nous voyons sont pourtant des bourreaux, Rithy Panh arrive à filmer l’indicible : sans montrer, sans s’aider de la fiction et de ses artifices, la force du verbe est si puissante, parfois presque insoutenable, que nous voyons presque apparaître les fantômes des victimes du génocide.
Alors, la vision de Duch en devient insupportable. Car l’homme rit. Souvent, par gêne ? Ou juste pour installer une complicité entre lui et la caméra.
Ce rire incompréhensible, inacceptable glace le spectateur et le hante longtemps après la projection du film.
Jérémy Sibony
Film après film, le documentariste Rithy Panh poursuit son minutieux travail de mémoire du génocide cambodgien.
Après l’éprouvant « S21, la machine de mort khmer rouge », le cinéaste rencontre le directeur de camp de la mort où furent emprisonnés, torturés, assassinés les hommes et femmes suspectés d’être des contre-révolutionnaires suppôts de l’impérialisme (c’est à dire à peu près n’importe qui pour n’importe quel motif, dans un monde où porter des lunettes conduisait à la mort).
Duch fait face caméra. Derrière une table, ce vieillard ressemble à n’importe quel autre vieillard.
Et il raconte.
Il raconte les arrestations arbitraires, les interrogatoires où l’on arrache les ongles, où l’on force les « ennemis du peuple » à manger de la merde. Il raconte son ancienne maîtresse d’école arrivant là, violée avec un bâton par un des jeunes interrogateurs fanatisés du camp.
Il ne pouvait rien faire pour elle, de peur de passer pour un faible.
Duch pourrait passer pour un simple exécutant, caché derrière le « je n’avais pas le choix », ce fut d’ailleurs sa défense à son procès : il n’était qu’un exécutant, qu’une petite main. Comme Eichmann à Jérusalem, il essaiera presque de passer pour une victime de temps troublés.
Seul derrière sa table, Duch essaie de se mettre en scène et le talent de Rithy Panh. C’est de capter cela, le « jeu » du bourreau et sa mise en scène pour s’attirer, si ce n’est la sympathie, au moins la compassion du spectateur.
Duch fait ainsi face aux spectateurs, décrivant avec minutie la machine de mort khmer rouge. Cette minutie fait peur. Ce professionnalisme face à sa mission d’alors, cette rigueur que revendique le tortionnaire comme un bon artisan est presque insoutenable.
L’homme attendrait presque des compliments pour son sérieux et son dévouement, il en tire une vraie fierté que quelques regrets d’apparence ne masquent pas. Le spectateur est bousculé, surpris par cette attitude qui n’est donc pas celle d’un monstre de cinéma.
Quelques courtes séquences où témoignent des victimes ou des tortionnaires aux ordres de Duch viennent souligner l’atrocité de certains propos que Duch prononce de façon anodine.
Durant ces témoignages, la caméra revient sur les lieux de l’horreur et nous sentons la présence de fantômes errant dans des pièces délabrées et des bâtiments abandonnés.
La plupart des vivants que nous voyons sont pourtant des bourreaux, Rithy Panh arrive à filmer l’indicible : sans montrer, sans s’aider de la fiction et de ses artifices, la force du verbe est si puissante, parfois presque insoutenable, que nous voyons presque apparaître les fantômes des victimes du génocide.
Alors, la vision de Duch en devient insupportable. Car l’homme rit. Souvent, par gêne ? Ou juste pour installer une complicité entre lui et la caméra.
Ce rire incompréhensible, inacceptable glace le spectateur et le hante longtemps après la projection du film.
Jérémy Sibony
mercredi 11 janvier 2012
J. Edgar
Réalisé par Clint Eastwood - Avec Léonardo DiCaprio, Armie Hammer, Naomi Watts, Judi Dench, Josh Lucas - 2h15 - Etats Unis
Salué comme l’un des derniers grands cinéastes classiques américains, Clint Eastwood étonne encore avec son faux biopic sur J.Edgar Hoover , créateur du FBI qu’il dirigea pendant 40 ans, ce qui lui permettait d’établir des dossiers sur tout le monde et particulièrement les présidents de son pays, ce qui faisait de lui l’homme le plus puissant et le plus redouté des états unis (à quand une bio de Pasqua et de son emprise démoniaque. sur les hauts de seine ?)
En apparence, tout était donc réuni pour une de ces biographies filmées dont Hollywood a fait un genre à part entière : avec ses flash-back, ses scénarii plus hagiographiques que biographiques, ses maquillages vieillissant un jeune acteur et sa psychanalyse bon marché (enfance difficile, trauma de jeunesse….
Mais cinéaste classique ne veut pas dire prévisible : sans non plus chercher à bouleverser le genre, Eastwood reprend ses codes pour les travestir avec une véritable audace.
Le film surprend d'abord par son refus de la reconstitution spectaculaire. Au contraire, le cinéaste ose un récit intimiste, quasi-huis clos, mélangeant les époques, bavard et laissant de coté des pans entiers des faits et méfaits de Hoover.
Pour un cinéaste que l’on pense installer, Eastwood livre son film le plus surprenant visuellement. L’utilisation incessante du Flash-back, d’une séquence à l’autre sans repère pour le spectateur, déstabilise d’abord, avant que se noue un tissu de relation entre réalité et mensonge, passé et présent, tout se brouillant comme dans l’esprit perturbé de Hoover que
Eastwood illustre insidieusement. La « part d’ombre » de son héros se matérialise ainsi par un éclairage minimal.
Mais plus que sur la forme, c’est sur le regard que l’on attendait avec curiosité le film du réalisateur d’ »Invictus »
Il est intéressant que ce personnage pour le moins controversé soit porté à l’écran par l’un des rares cinéastes républicains déclarés.
S’il était difficile d’imaginer une hagiographie du bonhomme, on attend forcément autre chose du grand Clint autre chose qu’un jeu de massacre….
Eastwood ne cherche pourtant pas à édulcorer le personnage d’Hoover, créateur et patron du FBI pendant un demi-siècle. Possédant des dossiers sur tout et tout le monde, vivant dans une haine viscérale des communistes, mythomane avéré et patriote au limite du fanatisme.
Etrange récit qui fait de la vie d’un des personnages les singuliers de l’histoire américaine un condensé des angoisses et thèmes Eastwoodien.
Hoover vit ainsi dans la peur de vieillir (matérialisé ici par le maquillage outré du bras droit vieillissant d’Hoover, presque un masque mortuaire), peur de voir disparaître son âge d'or et être soudainement dépassé, peur de la solitude : des angoisses qui ne sont pas propres à un directeur du FBI mais qui le rende proche du spectateur sans jamais lui être sympathique
Cette juste distance est favorisée par le jeu enfiévré de Léonardo DiCaprio qui n’imite pas Hoover, ne cherche ni à le sauver, ni à l’enfoncer mais explore ses failles : homosexuel refoulé, vivant sous le regard de sa mère presque comme le Norman Bates de « Psychose », coupé du monde qu’il prétend dominer. Plus que la puissance ou la haine, c’est la douleur que fait ressortir Di Caprio …
Tout comme les légendes de l’Ouest d’Impitoyable n’étaient en fait que de vulgaires assassins, le « diable » qui fit régner sa loi sur la plus grande puissance du monde était un petit homme pathétiquement humain : la légende est un mensonge, grand thème Eastwoodien
La question de savoir si l’inspecteur Harry est un auteur ne se pose heureusement plus, mais on est impressionné par la façon dont il a travestit le genre pour tirer à lui le biopic attendue :
Comme dans « Mémoire de nos pères » des évènements filmés comme des faits dans un premier temps, seront contredits par la suite.
Ce Hoover est ambigu comme pouvait l'être le GI raciste et réac de Gran Torino, son réalisateur étant décidément plus convaincant dans la description des salauds et dans l'ambiguïté que dans les bons sentiments (Invictus, Au-delà).
Jérémy Sibony
Salué comme l’un des derniers grands cinéastes classiques américains, Clint Eastwood étonne encore avec son faux biopic sur J.Edgar Hoover , créateur du FBI qu’il dirigea pendant 40 ans, ce qui lui permettait d’établir des dossiers sur tout le monde et particulièrement les présidents de son pays, ce qui faisait de lui l’homme le plus puissant et le plus redouté des états unis (à quand une bio de Pasqua et de son emprise démoniaque. sur les hauts de seine ?)
En apparence, tout était donc réuni pour une de ces biographies filmées dont Hollywood a fait un genre à part entière : avec ses flash-back, ses scénarii plus hagiographiques que biographiques, ses maquillages vieillissant un jeune acteur et sa psychanalyse bon marché (enfance difficile, trauma de jeunesse….
Mais cinéaste classique ne veut pas dire prévisible : sans non plus chercher à bouleverser le genre, Eastwood reprend ses codes pour les travestir avec une véritable audace.
Le film surprend d'abord par son refus de la reconstitution spectaculaire. Au contraire, le cinéaste ose un récit intimiste, quasi-huis clos, mélangeant les époques, bavard et laissant de coté des pans entiers des faits et méfaits de Hoover.
Pour un cinéaste que l’on pense installer, Eastwood livre son film le plus surprenant visuellement. L’utilisation incessante du Flash-back, d’une séquence à l’autre sans repère pour le spectateur, déstabilise d’abord, avant que se noue un tissu de relation entre réalité et mensonge, passé et présent, tout se brouillant comme dans l’esprit perturbé de Hoover que
Eastwood illustre insidieusement. La « part d’ombre » de son héros se matérialise ainsi par un éclairage minimal.
Mais plus que sur la forme, c’est sur le regard que l’on attendait avec curiosité le film du réalisateur d’ »Invictus »
Il est intéressant que ce personnage pour le moins controversé soit porté à l’écran par l’un des rares cinéastes républicains déclarés.
S’il était difficile d’imaginer une hagiographie du bonhomme, on attend forcément autre chose du grand Clint autre chose qu’un jeu de massacre….
Eastwood ne cherche pourtant pas à édulcorer le personnage d’Hoover, créateur et patron du FBI pendant un demi-siècle. Possédant des dossiers sur tout et tout le monde, vivant dans une haine viscérale des communistes, mythomane avéré et patriote au limite du fanatisme.
Etrange récit qui fait de la vie d’un des personnages les singuliers de l’histoire américaine un condensé des angoisses et thèmes Eastwoodien.
Hoover vit ainsi dans la peur de vieillir (matérialisé ici par le maquillage outré du bras droit vieillissant d’Hoover, presque un masque mortuaire), peur de voir disparaître son âge d'or et être soudainement dépassé, peur de la solitude : des angoisses qui ne sont pas propres à un directeur du FBI mais qui le rende proche du spectateur sans jamais lui être sympathique
Cette juste distance est favorisée par le jeu enfiévré de Léonardo DiCaprio qui n’imite pas Hoover, ne cherche ni à le sauver, ni à l’enfoncer mais explore ses failles : homosexuel refoulé, vivant sous le regard de sa mère presque comme le Norman Bates de « Psychose », coupé du monde qu’il prétend dominer. Plus que la puissance ou la haine, c’est la douleur que fait ressortir Di Caprio …
Tout comme les légendes de l’Ouest d’Impitoyable n’étaient en fait que de vulgaires assassins, le « diable » qui fit régner sa loi sur la plus grande puissance du monde était un petit homme pathétiquement humain : la légende est un mensonge, grand thème Eastwoodien
La question de savoir si l’inspecteur Harry est un auteur ne se pose heureusement plus, mais on est impressionné par la façon dont il a travestit le genre pour tirer à lui le biopic attendue :
Comme dans « Mémoire de nos pères » des évènements filmés comme des faits dans un premier temps, seront contredits par la suite.
Ce Hoover est ambigu comme pouvait l'être le GI raciste et réac de Gran Torino, son réalisateur étant décidément plus convaincant dans la description des salauds et dans l'ambiguïté que dans les bons sentiments (Invictus, Au-delà).
Jérémy Sibony
mercredi 4 janvier 2012
Take Shelter
Réalisé par Jeff Nichols - Avec Michael Shannon, Jessica Chastain, Toya Stewart,Shea Whigham - 2h00 - Etats Unis
La catastrophe arrive, qui balaiera tout sur son passage : son foyer, sa famille, sa place dans cette société bien ordonnée.
Modèle de réussite à l’américaine (bon job, belle maison, belle femme), le héros de Take Shelter se retrouve piégé dans des cauchemars apocalyptiques : une tornade arrive qui emportera tout.
Il ne vivra plus que dans l’attente de l’apocalypse, jusqu’à la folie, jusqu’à ce que rongé par la peur il commence à se détruire lui et ce qu’il a bâti.
Après son coup d’essai réussi : « Shotgun Stories », Jeff Nichols quitte l’Arkansas mais continue à explorer l’Amérique profonde, ses petites villes, son quotidien : en Ohio cette fois ci.
Si on peut penser à Terence Malick (Les moissons du ciel) et Steven Spielberg (Rencontre du 3eme type), Jeff Nichols possède déjà sa patte, son univers. Un regard sur de braves gens, qui ne rêvent que de normalité, que d’une petite vie tranquille. De ces anonymes que l’on qualifie avec une once de mépris « américain moyen » et que l’on retrouve dans les chansons de Bruce Springsteen.
Mais entre l’image d’une vie ordinaire et la réalité se trouve toujours un grain de sable : la violence absurde dans « Shotgun Stories » et la peur dans « Take Shelter ».
Sublime portrait d'une Amérique paranoïaque, d’une Amérique qui a cessé de croire en sa toute puissance, terrorisée à l’idée de voir disparaître la légende qu’elle a forgée. "Take Shelter" est l’œuvre magistrale d'un cinéaste qui maîtrise tout: de l'image Malickienne d'une nature à la fois superbe et menaçante, à un scénario malin qui fait rentrer le spectateur dans la folie de son héros.
Il regarde, inquiet, vers l’horizon dans l’attente d’une catastrophe extérieure et ne réalise pas qu’il déchaîne lui-même cette tempête destructrice pour son univers. Héros justement, interprété par un acteur sous estimé: Michael Shannon, inquiétant et fragile. Ce n'est pas la première fois qu’il nous bouleverse: dans le médiocre "Noces rebelles" de Sam Mendes il illuminait le film dans le rôle d'un malade mental ne pouvant se retenir de dire ce qu'il pense. Dans "Bugs" de William Friedkin il composait un paranoïaque se mutilant. Il y a du Christopher Walken chez cet acteur qui devient incontournable. Habitué des rôles de malades, fous ordinaires trop fragile pour supporter le monde et donc à qui il est facile de nous identifier.
Folie ? Paranoïa ? Ou vision prophétique d’un monde qui file à sa perte ?
Le film peut être vu comme le prologue d’un récit post apocalyptique comme « La Route » de Cormac Mc Carthy. Le cinéma de Nichols possède d’ailleurs ce laconisme, cette économie de moyens qui le rend plus effrayant encore.
Il peut tout à la fois être regardé comme la descente aux enfers d’un homme ordinaire, qui entraînera dans sa folie sa famille.
« Take Shelter » maintient le doute. Le spectateur est maintenu dans l’incertitude, il peut lui aussi voir dans ces cauchemars des rêves prophétiques.
Plus le film avance, plus Jeff Nichols semble confondre sur le même plan séquences de cauchemars et scènes de la vie « réelle ».
On pourra lui reprocher de botter en touche en maintenant le doute, au terme d’un final somptueux et frustrant, mais « Take Shelter » prend alors toute sa dimension : un grand film sur le doute, sur l’attente, sur la peur…
Le spectateur peut regarder le héros comme un fou ou comme un prophète, mais lui aussi attend la tempête. Nous aussi regardons vers l’horizon dans l’attente inquiète de quelque chose qui viendra nécessairement.
Jérémy Sibony
La catastrophe arrive, qui balaiera tout sur son passage : son foyer, sa famille, sa place dans cette société bien ordonnée.
Modèle de réussite à l’américaine (bon job, belle maison, belle femme), le héros de Take Shelter se retrouve piégé dans des cauchemars apocalyptiques : une tornade arrive qui emportera tout.
Il ne vivra plus que dans l’attente de l’apocalypse, jusqu’à la folie, jusqu’à ce que rongé par la peur il commence à se détruire lui et ce qu’il a bâti.
Après son coup d’essai réussi : « Shotgun Stories », Jeff Nichols quitte l’Arkansas mais continue à explorer l’Amérique profonde, ses petites villes, son quotidien : en Ohio cette fois ci.
Si on peut penser à Terence Malick (Les moissons du ciel) et Steven Spielberg (Rencontre du 3eme type), Jeff Nichols possède déjà sa patte, son univers. Un regard sur de braves gens, qui ne rêvent que de normalité, que d’une petite vie tranquille. De ces anonymes que l’on qualifie avec une once de mépris « américain moyen » et que l’on retrouve dans les chansons de Bruce Springsteen.
Mais entre l’image d’une vie ordinaire et la réalité se trouve toujours un grain de sable : la violence absurde dans « Shotgun Stories » et la peur dans « Take Shelter ».
Sublime portrait d'une Amérique paranoïaque, d’une Amérique qui a cessé de croire en sa toute puissance, terrorisée à l’idée de voir disparaître la légende qu’elle a forgée. "Take Shelter" est l’œuvre magistrale d'un cinéaste qui maîtrise tout: de l'image Malickienne d'une nature à la fois superbe et menaçante, à un scénario malin qui fait rentrer le spectateur dans la folie de son héros.
Il regarde, inquiet, vers l’horizon dans l’attente d’une catastrophe extérieure et ne réalise pas qu’il déchaîne lui-même cette tempête destructrice pour son univers. Héros justement, interprété par un acteur sous estimé: Michael Shannon, inquiétant et fragile. Ce n'est pas la première fois qu’il nous bouleverse: dans le médiocre "Noces rebelles" de Sam Mendes il illuminait le film dans le rôle d'un malade mental ne pouvant se retenir de dire ce qu'il pense. Dans "Bugs" de William Friedkin il composait un paranoïaque se mutilant. Il y a du Christopher Walken chez cet acteur qui devient incontournable. Habitué des rôles de malades, fous ordinaires trop fragile pour supporter le monde et donc à qui il est facile de nous identifier.
Folie ? Paranoïa ? Ou vision prophétique d’un monde qui file à sa perte ?
Le film peut être vu comme le prologue d’un récit post apocalyptique comme « La Route » de Cormac Mc Carthy. Le cinéma de Nichols possède d’ailleurs ce laconisme, cette économie de moyens qui le rend plus effrayant encore.
Il peut tout à la fois être regardé comme la descente aux enfers d’un homme ordinaire, qui entraînera dans sa folie sa famille.
« Take Shelter » maintient le doute. Le spectateur est maintenu dans l’incertitude, il peut lui aussi voir dans ces cauchemars des rêves prophétiques.
Plus le film avance, plus Jeff Nichols semble confondre sur le même plan séquences de cauchemars et scènes de la vie « réelle ».
On pourra lui reprocher de botter en touche en maintenant le doute, au terme d’un final somptueux et frustrant, mais « Take Shelter » prend alors toute sa dimension : un grand film sur le doute, sur l’attente, sur la peur…
Le spectateur peut regarder le héros comme un fou ou comme un prophète, mais lui aussi attend la tempête. Nous aussi regardons vers l’horizon dans l’attente inquiète de quelque chose qui viendra nécessairement.
Jérémy Sibony
jeudi 2 octobre 2008
Le Premier venu
Réalisé par : Jacques DoillonAvec : Clémentine Beaugrand, Gérald ThomassinFrance, 2H- France-
"Quand on perd son chemin, on commence à trouver sa voie". C'est avec ce genre de phrases débiles de gourou pour ados que commence, mal, "Le Premier Venu" dernier film de Jacques Doillon, qui, comme les précédents, flirtent dangereusement avec la philosophie facile de son café du commerce libertaire.
Il a été décidé que ce qu'on ne pardonnerait pas à Claude Lelouch : situations forcées ponctuées de sentences définitives serait célébré chez Jacques Doillon, depuis qu'il a réalisé "l'An 01", bible du carré magique "Cahierlibéilemondeetlesinrocks".
Sauf que "L'An 01", utopie déprimante reste son meilleur film, et que le début du "Premier Venu" alterne entre le niais et le dégueulasse.
Une jeune fille s'est faite violée par ce premier venu qu'elle a fait venir chez elle sans trop savoir pourquoi. Elle le suit jusqu'à chez lui sous le charme de ce mauvais garçon (les filles veulent le changer, les hommes lui ressembler: c'est Fonzie).Elle va s'efforcer d'aimer ce "Premier Venu": car "si c'est un pauvre type, moi je suis une pauvre fille." Et il faut bien du talent à la débutante Clémentine Beaugrand pour que cette autre répartie Lelouchienne ne provoque pas le fou rire.Claude Lelouch au dialogue, Michel Zevacco au scénario, ça part assez mal.Doillon, utopiste, va donc s'acharner à enfoncer une grosse porte ouverte. Non les mauvais garçons ne sont pas totalement mauvais, oui, il y a à l'intérieur un coeur qui bat.La logique "Crousti bat/Capitaine igloo": pané dehors et poisson tendre dedans, grand classique du cinéma de Jacques Doillon qui prend des grands airs de philosophes utopistes pour dire ce que même le dernier des Sarkozyens savait déjà.
Cinéaste inoffensif qui se rêve subversif, Doillon achève le spectateur par une critique du Bescherelle... Si, si, cette saloperie de langue française petite bourgeoise, qui fait qu'on passe du verbe être, au verbe se méfier, juste avant aimer... (renseignements pris, c'est vrai)Vous vous rendez compte : se méfier avant aimer.Putain de société...Heureusement, Doillon prend un chemin de traverse, et tend vers le marivaudage sous fond de kidnapping ou de racket. Il y est bien plus à l'aise. Interprété par Gerald Thomassin, le héros du "Petit Criminel", dont "Le Premier Venu" pourrait être la suite, le voyou est plus ridicule que menaçant.
La jeune fille tire evidemment les ficelles, en incluant dans le jeu un jeune flic amoureux d'elle, Guillaume Saurrel, qui semble aussi peu fait pour la police que Thomassin pour le crime. Doillon est définitivement plus à l'aise dans ces jeux de l'amour. Ce petit criminel est aussi paumé que l'autre. Il n'est clairement pas fait pour le crime.
Le film se clôt de façon légère et positive, tout ceci n'était qu'un jeu, une utopie d'un monde romantique où l'autre ne serait plus une menace ou un objet de compassion, mais un être à découvrir.Les acteurs sont suffisamment bons, comme souvent chez Doillon, pour qu'on ait envie de les suivre.
La deuxième partie du film réussirait presque à sauver l'ensemble si on n'avait pas eu droit à la lourdeur de la pensée Doillonienne infligée dans ses dialogues et son point de départ avec un sérieux qui contraste avec le ton du film.
Surtout, le film aurait été défendable, si la facilité avec lequel Doillon évoque le viol comme une simple péripétie sentimentale ne disqualifiait pas le reste du propos.
Jérémy Sibony
"Quand on perd son chemin, on commence à trouver sa voie". C'est avec ce genre de phrases débiles de gourou pour ados que commence, mal, "Le Premier Venu" dernier film de Jacques Doillon, qui, comme les précédents, flirtent dangereusement avec la philosophie facile de son café du commerce libertaire.
Il a été décidé que ce qu'on ne pardonnerait pas à Claude Lelouch : situations forcées ponctuées de sentences définitives serait célébré chez Jacques Doillon, depuis qu'il a réalisé "l'An 01", bible du carré magique "Cahierlibéilemondeetlesinrocks".
Sauf que "L'An 01", utopie déprimante reste son meilleur film, et que le début du "Premier Venu" alterne entre le niais et le dégueulasse.
Une jeune fille s'est faite violée par ce premier venu qu'elle a fait venir chez elle sans trop savoir pourquoi. Elle le suit jusqu'à chez lui sous le charme de ce mauvais garçon (les filles veulent le changer, les hommes lui ressembler: c'est Fonzie).Elle va s'efforcer d'aimer ce "Premier Venu": car "si c'est un pauvre type, moi je suis une pauvre fille." Et il faut bien du talent à la débutante Clémentine Beaugrand pour que cette autre répartie Lelouchienne ne provoque pas le fou rire.Claude Lelouch au dialogue, Michel Zevacco au scénario, ça part assez mal.Doillon, utopiste, va donc s'acharner à enfoncer une grosse porte ouverte. Non les mauvais garçons ne sont pas totalement mauvais, oui, il y a à l'intérieur un coeur qui bat.La logique "Crousti bat/Capitaine igloo": pané dehors et poisson tendre dedans, grand classique du cinéma de Jacques Doillon qui prend des grands airs de philosophes utopistes pour dire ce que même le dernier des Sarkozyens savait déjà.
Cinéaste inoffensif qui se rêve subversif, Doillon achève le spectateur par une critique du Bescherelle... Si, si, cette saloperie de langue française petite bourgeoise, qui fait qu'on passe du verbe être, au verbe se méfier, juste avant aimer... (renseignements pris, c'est vrai)Vous vous rendez compte : se méfier avant aimer.Putain de société...Heureusement, Doillon prend un chemin de traverse, et tend vers le marivaudage sous fond de kidnapping ou de racket. Il y est bien plus à l'aise. Interprété par Gerald Thomassin, le héros du "Petit Criminel", dont "Le Premier Venu" pourrait être la suite, le voyou est plus ridicule que menaçant.
La jeune fille tire evidemment les ficelles, en incluant dans le jeu un jeune flic amoureux d'elle, Guillaume Saurrel, qui semble aussi peu fait pour la police que Thomassin pour le crime. Doillon est définitivement plus à l'aise dans ces jeux de l'amour. Ce petit criminel est aussi paumé que l'autre. Il n'est clairement pas fait pour le crime.
Le film se clôt de façon légère et positive, tout ceci n'était qu'un jeu, une utopie d'un monde romantique où l'autre ne serait plus une menace ou un objet de compassion, mais un être à découvrir.Les acteurs sont suffisamment bons, comme souvent chez Doillon, pour qu'on ait envie de les suivre.
La deuxième partie du film réussirait presque à sauver l'ensemble si on n'avait pas eu droit à la lourdeur de la pensée Doillonienne infligée dans ses dialogues et son point de départ avec un sérieux qui contraste avec le ton du film.
Surtout, le film aurait été défendable, si la facilité avec lequel Doillon évoque le viol comme une simple péripétie sentimentale ne disqualifiait pas le reste du propos.
Jérémy Sibony
mercredi 21 mai 2008
Un conte de noël
Réalisé par : Arnaud Desplechin Avec : Catherine Deneuve, Jean-Paul RoussillonFrance, 2H30---------------------------
Il est risible d'écrire sur le cinéma.
Risible de penser qu’une «critique» surtout sur un blog amateur comme celui-ci puisse infléchir une pensée.Un bon critique, c’est quelqu’un qui est de votre avis, un très bon critique, c’est quelqu’un qui est de votre avis sur un film qu’on n'a pas été voir et qui justifie ainsi le choix de voir Indiana Jones IV plutôt que Un Conte de noël .
Desplechin est considéré comme un cinéaste chiant, il est même le chef de file du « cinéma intello », sorte de négatif de Luc Besson petit pape du cinéma « comme les américains mais en France » réalisateur et producteur de films où la caméra gigote... Voilà un nouveau cliché stupide… Il y a plus de force, plus d’énergie, plus de vitalité dans ce conte de noël que dans tous ces films là.
Desplechin est sûrement un intello (et il serait bon que la sarkonisation des esprits n’en fasse pas une insulte), c’est surtout un réalisateur brillant qui fait de cette réunion de famille une apologie du déséquilibre et de la rupture. S’ouvrant sur le récit de la mort d’un enfant, se fermant sur un sourire, Arnaud Desplechin tente le coup d’état permanent : contre les conventions du cinéma qui devraient régir ce film, contre l’idée qui voudrait que filmer la maladie ou la mort produit des œuvres chiantes.On a vu tant de films sur la vie qui sentaient les chrysanthèmes, comment ne pas se réjouir de voir que d’une mort puisse naître un film aussi vivant.
La famille vue par (ou de ?) Desplechin, est en perpétuelle règlements de comptes : Junon, la mère indigne (quand comprendra-t-on que Catherine Deneuve est une des actrices les plus audacieuses) qui avoue n’aimer que l’ainée et mépriser ouvertement le cadet, Henri : Matthieu Amalric, imprévisible et fragile, lui-même « banni » de la famille par la sœur ainée, sans que l’on puisse vraiment en connaître les véritables raisons. Le fils maudit, à nouveau convoqué pour cette réunion de famille, car compatible pour la greffe de moelle qui sauverait peut-être la vie de Junon.
Et là, on fait simple : tous les membres de la famille sont liés les uns aux autres par des secrets, des rancoeurs, une complicité aussi. Cette tribu iconoclaste, où l'on réclame aux enfants de rembourser la vie donnée, où une sœur peut obtenir l’exclusion de son frère de la famille. Mais la tribu ne sombre jamais dans l’ignoble. Cruelle et fragile, cette famille dysfonctionnelle n’en est pas moins unie, par la haine ou le ressentiment autant que par l’amour : on ne sait pas,Desplechin ne choisit pas. Que l’on essaye d’élaborer une fonction mathématique sur l’espérance d’une vie ou que la colère d’Henri explose, peu importe : le « conte », c’est que cette famille soit réunie, comme dans la Famille Tenenbaum de Wes Anderson, la « morale » n’est pas une vertu.
Les séquences se heurtent, drôles ou aux accents de tragédies grecques : émouvantes et pathétiques. Le cinéaste sur un sujet qui aurait pu paraître vain, maintient une tension dans chaque scène qui menace de faire imploser le foyer ou ce qu’il en reste.Caméra à l’épaule, lumière chaude de l’intérieur qui contraste avec la blancheur de l'extérieur, Desplechin trouve une fluidité dans la mise en scène qu’on ne lui connaissait pas. La mort et la maladie semblent maintenir la famille en vie, en agitation perpétuelle : à la tristesse, Desplechin préfère le bordel. La maison « hantée » (par un croquemitaine pour enfant ou par le fantôme de Joseph) .
Les pièces semblent autant de métastases : disputes, bagarres mais aussi discussions et retrouvailles. Comme le corps de Junon, la greffe d’Henri peut sauver la famille ou l’achever. Henri peut même essayer de s’enfuir par la fenêtre, il ne franchit pas le seuil de la maison : l’exclu est maintenant trop précieux, mais ce conte de noël n’est pas du tout cynique.
Là où Ozon échouait dans son jeu de massacre familial avec Sitcom , Un conte de noël évite les stéréotypes là ou Ozon sombrait dans la caricature.Le spectateur est sans cesse bousculé, dérangé. Les personnages ne sont pas tant des étrangers pour les autres que pour eux mêmes. Entre les deux grands malades que sont Junon et Henri, les personnages, en apparence plus raisonnables, cachent, mal, leurs secrets, leur difficulté à trouver leur véritable place dans cette sarabande infernale et comique.Ce que le cinéaste traduit fort bien en maintenant ce déséquilibre, le spectateur semble ainsi découvrir les actions et réactions des personnages en même temps qu’eux.
Cette liberté des personnages, liberté de dire ce qu’ils veulent même si cela blesse le voisin ou heurte la morale, est d'abord celle de la mise en scène : être toujours là où on ne l’attend pas, laisser le plan durer quand on croit que la scène est jouée, refuser les passages obligés du "drame familial". Ils sont rares les films où l'on ressent un tel bonheur de filmer du réalisateur, scrutant des personnages et des âmes toujours en mouvement.
Suivant l'être qui cherche sa place : être un bon fils ou le mouton noir, refuser d’être une bonne mère, refuser d’être une belle-fille idéale, ou regretter de n'être qu’un cousin et d’être passé à côté de la femme réservée à l'un des frères.Junon a bouleversé l'ordre des choses en refusant de suivre le code de la mère idéale. La mort de Joseph qui impliqua la procréation du dernier née Ivan, dans le seul but de lui fournir de la moëlle osseuse compatible (aveu terrifiant que Desplechin « expédie » avec un naturel glaçant) acheva de fonder les bases de cette famille sur les ruines de l’ordre naturel, pour faire des Vuillard des étrangers dans Roubaix. Retranchés dans leur maison comme les cow boys de Rio Bravo … Seul l'amour bienveillant que se portent Abel et Junon reste une référence. Chacun est donc en représentation, se donne en spectacle : comme l'était la troupe d'acteurs du Septième sceau qui feintait d'autant mieux la mort.
Dans ce cinéma que certains voudraient balayer en le qualifiant « d’intello » rien n’est figé, rien n’est définitif : tout travail, tout avance : les pensées, les conflits, la maladie, les corps. Le dénouement restera en suspens : une pause (deux pauses en fait), qui laissent deviner que la représentation continuera : Henri jouera encore avec la vie de sa mère, pirouette finale où peuvent se lire la vengeance enfantine d’un fils comme le désir de jouer, de s’amuser, au dépens apparent de la mère mais d'un jeu qui ridiculise la maladie.
De ce film malpoli, agité sombre et incroyablement dense surgit alors un dernier sourire, apaisé…ou peut-être pas, peut-être est-ce juste une pause dans la sarabande.Virtuose, le cinéma d'Arnaud Desplechin n'a jamais paru aussi libre et le spectateur aussi vivant..
Jeremy Sibony
Il est risible d'écrire sur le cinéma.
Risible de penser qu’une «critique» surtout sur un blog amateur comme celui-ci puisse infléchir une pensée.Un bon critique, c’est quelqu’un qui est de votre avis, un très bon critique, c’est quelqu’un qui est de votre avis sur un film qu’on n'a pas été voir et qui justifie ainsi le choix de voir Indiana Jones IV plutôt que Un Conte de noël .
Desplechin est considéré comme un cinéaste chiant, il est même le chef de file du « cinéma intello », sorte de négatif de Luc Besson petit pape du cinéma « comme les américains mais en France » réalisateur et producteur de films où la caméra gigote... Voilà un nouveau cliché stupide… Il y a plus de force, plus d’énergie, plus de vitalité dans ce conte de noël que dans tous ces films là.
Desplechin est sûrement un intello (et il serait bon que la sarkonisation des esprits n’en fasse pas une insulte), c’est surtout un réalisateur brillant qui fait de cette réunion de famille une apologie du déséquilibre et de la rupture. S’ouvrant sur le récit de la mort d’un enfant, se fermant sur un sourire, Arnaud Desplechin tente le coup d’état permanent : contre les conventions du cinéma qui devraient régir ce film, contre l’idée qui voudrait que filmer la maladie ou la mort produit des œuvres chiantes.On a vu tant de films sur la vie qui sentaient les chrysanthèmes, comment ne pas se réjouir de voir que d’une mort puisse naître un film aussi vivant.
La famille vue par (ou de ?) Desplechin, est en perpétuelle règlements de comptes : Junon, la mère indigne (quand comprendra-t-on que Catherine Deneuve est une des actrices les plus audacieuses) qui avoue n’aimer que l’ainée et mépriser ouvertement le cadet, Henri : Matthieu Amalric, imprévisible et fragile, lui-même « banni » de la famille par la sœur ainée, sans que l’on puisse vraiment en connaître les véritables raisons. Le fils maudit, à nouveau convoqué pour cette réunion de famille, car compatible pour la greffe de moelle qui sauverait peut-être la vie de Junon.
Et là, on fait simple : tous les membres de la famille sont liés les uns aux autres par des secrets, des rancoeurs, une complicité aussi. Cette tribu iconoclaste, où l'on réclame aux enfants de rembourser la vie donnée, où une sœur peut obtenir l’exclusion de son frère de la famille. Mais la tribu ne sombre jamais dans l’ignoble. Cruelle et fragile, cette famille dysfonctionnelle n’en est pas moins unie, par la haine ou le ressentiment autant que par l’amour : on ne sait pas,Desplechin ne choisit pas. Que l’on essaye d’élaborer une fonction mathématique sur l’espérance d’une vie ou que la colère d’Henri explose, peu importe : le « conte », c’est que cette famille soit réunie, comme dans la Famille Tenenbaum de Wes Anderson, la « morale » n’est pas une vertu.
Les séquences se heurtent, drôles ou aux accents de tragédies grecques : émouvantes et pathétiques. Le cinéaste sur un sujet qui aurait pu paraître vain, maintient une tension dans chaque scène qui menace de faire imploser le foyer ou ce qu’il en reste.Caméra à l’épaule, lumière chaude de l’intérieur qui contraste avec la blancheur de l'extérieur, Desplechin trouve une fluidité dans la mise en scène qu’on ne lui connaissait pas. La mort et la maladie semblent maintenir la famille en vie, en agitation perpétuelle : à la tristesse, Desplechin préfère le bordel. La maison « hantée » (par un croquemitaine pour enfant ou par le fantôme de Joseph) .
Les pièces semblent autant de métastases : disputes, bagarres mais aussi discussions et retrouvailles. Comme le corps de Junon, la greffe d’Henri peut sauver la famille ou l’achever. Henri peut même essayer de s’enfuir par la fenêtre, il ne franchit pas le seuil de la maison : l’exclu est maintenant trop précieux, mais ce conte de noël n’est pas du tout cynique.
Là où Ozon échouait dans son jeu de massacre familial avec Sitcom , Un conte de noël évite les stéréotypes là ou Ozon sombrait dans la caricature.Le spectateur est sans cesse bousculé, dérangé. Les personnages ne sont pas tant des étrangers pour les autres que pour eux mêmes. Entre les deux grands malades que sont Junon et Henri, les personnages, en apparence plus raisonnables, cachent, mal, leurs secrets, leur difficulté à trouver leur véritable place dans cette sarabande infernale et comique.Ce que le cinéaste traduit fort bien en maintenant ce déséquilibre, le spectateur semble ainsi découvrir les actions et réactions des personnages en même temps qu’eux.
Cette liberté des personnages, liberté de dire ce qu’ils veulent même si cela blesse le voisin ou heurte la morale, est d'abord celle de la mise en scène : être toujours là où on ne l’attend pas, laisser le plan durer quand on croit que la scène est jouée, refuser les passages obligés du "drame familial". Ils sont rares les films où l'on ressent un tel bonheur de filmer du réalisateur, scrutant des personnages et des âmes toujours en mouvement.
Suivant l'être qui cherche sa place : être un bon fils ou le mouton noir, refuser d’être une bonne mère, refuser d’être une belle-fille idéale, ou regretter de n'être qu’un cousin et d’être passé à côté de la femme réservée à l'un des frères.Junon a bouleversé l'ordre des choses en refusant de suivre le code de la mère idéale. La mort de Joseph qui impliqua la procréation du dernier née Ivan, dans le seul but de lui fournir de la moëlle osseuse compatible (aveu terrifiant que Desplechin « expédie » avec un naturel glaçant) acheva de fonder les bases de cette famille sur les ruines de l’ordre naturel, pour faire des Vuillard des étrangers dans Roubaix. Retranchés dans leur maison comme les cow boys de Rio Bravo … Seul l'amour bienveillant que se portent Abel et Junon reste une référence. Chacun est donc en représentation, se donne en spectacle : comme l'était la troupe d'acteurs du Septième sceau qui feintait d'autant mieux la mort.
Dans ce cinéma que certains voudraient balayer en le qualifiant « d’intello » rien n’est figé, rien n’est définitif : tout travail, tout avance : les pensées, les conflits, la maladie, les corps. Le dénouement restera en suspens : une pause (deux pauses en fait), qui laissent deviner que la représentation continuera : Henri jouera encore avec la vie de sa mère, pirouette finale où peuvent se lire la vengeance enfantine d’un fils comme le désir de jouer, de s’amuser, au dépens apparent de la mère mais d'un jeu qui ridiculise la maladie.
De ce film malpoli, agité sombre et incroyablement dense surgit alors un dernier sourire, apaisé…ou peut-être pas, peut-être est-ce juste une pause dans la sarabande.Virtuose, le cinéma d'Arnaud Desplechin n'a jamais paru aussi libre et le spectateur aussi vivant..
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