mercredi 11 janvier 2012

J. Edgar

Réalisé par Clint Eastwood - Avec Léonardo DiCaprio, Armie Hammer, Naomi Watts, Judi Dench, Josh Lucas - 2h15 - Etats Unis

Salué comme l’un des derniers grands cinéastes classiques américains, Clint Eastwood étonne encore avec son faux biopic sur J.Edgar Hoover , créateur du FBI qu’il dirigea pendant 40 ans, ce qui lui permettait d’établir des dossiers sur tout le monde et particulièrement les présidents de son pays, ce qui faisait de lui l’homme le plus puissant et le plus redouté des états unis (à quand une bio de Pasqua et de son emprise démoniaque. sur les hauts de seine ?)

En apparence, tout était donc réuni pour une de ces biographies filmées dont Hollywood a fait un genre à part entière : avec ses flash-back, ses scénarii plus hagiographiques que biographiques, ses maquillages vieillissant un jeune acteur et sa psychanalyse bon marché (enfance difficile, trauma de jeunesse….
Mais cinéaste classique ne veut pas dire prévisible : sans non plus chercher à bouleverser le genre, Eastwood reprend ses codes pour les travestir avec une véritable audace.
Le film surprend d'abord par son refus de la reconstitution spectaculaire. Au contraire, le cinéaste ose un récit intimiste, quasi-huis clos, mélangeant les époques, bavard et laissant de coté des pans entiers des faits et méfaits de Hoover.
Pour un cinéaste que l’on pense installer, Eastwood livre son film le plus surprenant visuellement. L’utilisation incessante du Flash-back, d’une séquence à l’autre sans repère pour le spectateur, déstabilise d’abord, avant que se noue un tissu de relation entre réalité et mensonge, passé et présent, tout se brouillant comme dans l’esprit perturbé de Hoover que
Eastwood illustre insidieusement. La « part d’ombre » de son héros se matérialise ainsi par un éclairage minimal.
Mais plus que sur la forme, c’est sur le regard que l’on attendait avec curiosité le film du réalisateur d’ »Invictus »
Il est intéressant que ce personnage pour le moins controversé soit porté à l’écran par l’un des rares cinéastes républicains déclarés.
S’il était difficile d’imaginer une hagiographie du bonhomme, on attend forcément autre chose du grand Clint autre chose qu’un jeu de massacre….
Eastwood ne cherche pourtant pas à édulcorer le personnage d’Hoover, créateur et patron du FBI pendant un demi-siècle. Possédant des dossiers sur tout et tout le monde, vivant dans une haine viscérale des communistes, mythomane avéré et patriote au limite du fanatisme.
Etrange récit qui fait de la vie d’un des personnages les singuliers de l’histoire américaine un condensé des angoisses et thèmes Eastwoodien.
Hoover vit ainsi dans la peur de vieillir (matérialisé ici par le maquillage outré du bras droit vieillissant d’Hoover, presque un masque mortuaire), peur de voir disparaître son âge d'or et être soudainement dépassé, peur de la solitude : des angoisses qui ne sont pas propres à un directeur du FBI mais qui le rende proche du spectateur sans jamais lui être sympathique
Cette juste distance est favorisée par le jeu enfiévré de Léonardo DiCaprio qui n’imite pas Hoover, ne cherche ni à le sauver, ni à l’enfoncer mais explore ses failles : homosexuel refoulé, vivant sous le regard de sa mère presque comme le Norman Bates de « Psychose », coupé du monde qu’il prétend dominer. Plus que la puissance ou la haine, c’est la douleur que fait ressortir Di Caprio …
Tout comme les légendes de l’Ouest d’Impitoyable n’étaient en fait que de vulgaires assassins, le « diable » qui fit régner sa loi sur la plus grande puissance du monde était un petit homme pathétiquement humain : la légende est un mensonge, grand thème Eastwoodien
La question de savoir si l’inspecteur Harry est un auteur ne se pose heureusement plus, mais on est impressionné par la façon dont il a travestit le genre pour tirer à lui le biopic attendue :
Comme dans « Mémoire de nos pères » des évènements filmés comme des faits dans un premier temps, seront contredits par la suite.
Ce Hoover est ambigu comme pouvait l'être le GI raciste et réac de Gran Torino, son réalisateur étant décidément plus convaincant dans la description des salauds et dans l'ambiguïté que dans les bons sentiments (Invictus, Au-delà).

Jérémy Sibony

mercredi 4 janvier 2012

Take Shelter

Réalisé par Jeff Nichols - Avec Michael Shannon, Jessica Chastain, Toya Stewart,Shea Whigham - 2h00 - Etats Unis

La catastrophe arrive, qui balaiera tout sur son passage : son foyer, sa famille, sa place dans cette société bien ordonnée.
Modèle de réussite à l’américaine (bon job, belle maison, belle femme), le héros de Take Shelter se retrouve piégé dans des cauchemars apocalyptiques : une tornade arrive qui emportera tout.
Il ne vivra plus que dans l’attente de l’apocalypse, jusqu’à la folie, jusqu’à ce que rongé par la peur il commence à se détruire lui et ce qu’il a bâti.
Après son coup d’essai réussi : « Shotgun Stories », Jeff Nichols quitte l’Arkansas mais continue à explorer l’Amérique profonde, ses petites villes, son quotidien : en Ohio cette fois ci.
Si on peut penser à Terence Malick (Les moissons du ciel) et Steven Spielberg (Rencontre du 3eme type), Jeff Nichols possède déjà sa patte, son univers. Un regard sur de braves gens, qui ne rêvent que de normalité, que d’une petite vie tranquille. De ces anonymes que l’on qualifie avec une once de mépris « américain moyen » et que l’on retrouve dans les chansons de Bruce Springsteen.
Mais entre l’image d’une vie ordinaire et la réalité se trouve toujours un grain de sable : la violence absurde dans « Shotgun Stories » et la peur dans « Take Shelter ».

Sublime portrait d'une Amérique paranoïaque, d’une Amérique qui a cessé de croire en sa toute puissance, terrorisée à l’idée de voir disparaître la légende qu’elle a forgée. "Take Shelter" est l’œuvre magistrale d'un cinéaste qui maîtrise tout: de l'image Malickienne d'une nature à la fois superbe et menaçante, à un scénario malin qui fait rentrer le spectateur dans la folie de son héros.
Il regarde, inquiet, vers l’horizon dans l’attente d’une catastrophe extérieure et ne réalise pas qu’il déchaîne lui-même cette tempête destructrice pour son univers. Héros justement, interprété par un acteur sous estimé: Michael Shannon, inquiétant et fragile. Ce n'est pas la première fois qu’il nous bouleverse: dans le médiocre "Noces rebelles" de Sam Mendes il illuminait le film dans le rôle d'un malade mental ne pouvant se retenir de dire ce qu'il pense. Dans "Bugs" de William Friedkin il composait un paranoïaque se mutilant. Il y a du Christopher Walken chez cet acteur qui devient incontournable. Habitué des rôles de malades, fous ordinaires trop fragile pour supporter le monde et donc à qui il est facile de nous identifier.
Folie ? Paranoïa ? Ou vision prophétique d’un monde qui file à sa perte ?

Le film peut être vu comme le prologue d’un récit post apocalyptique comme « La Route » de Cormac Mc Carthy. Le cinéma de Nichols possède d’ailleurs ce laconisme, cette économie de moyens qui le rend plus effrayant encore.
Il peut tout à la fois être regardé comme la descente aux enfers d’un homme ordinaire, qui entraînera dans sa folie sa famille.

« Take Shelter » maintient le doute. Le spectateur est maintenu dans l’incertitude, il peut lui aussi voir dans ces cauchemars des rêves prophétiques.
Plus le film avance, plus Jeff Nichols semble confondre sur le même plan séquences de cauchemars et scènes de la vie « réelle ».

On pourra lui reprocher de botter en touche en maintenant le doute, au terme d’un final somptueux et frustrant, mais « Take Shelter » prend alors toute sa dimension : un grand film sur le doute, sur l’attente, sur la peur…

Le spectateur peut regarder le héros comme un fou ou comme un prophète, mais lui aussi attend la tempête. Nous aussi regardons vers l’horizon dans l’attente inquiète de quelque chose qui viendra nécessairement.

Jérémy Sibony

jeudi 2 octobre 2008

Le Premier venu

Réalisé par : Jacques DoillonAvec : Clémentine Beaugrand, Gérald ThomassinFrance, 2H- France-

"Quand on perd son chemin, on commence à trouver sa voie". C'est avec ce genre de phrases débiles de gourou pour ados que commence, mal, "Le Premier Venu" dernier film de Jacques Doillon, qui, comme les précédents, flirtent dangereusement avec la philosophie facile de son café du commerce libertaire.

Il a été décidé que ce qu'on ne pardonnerait pas à Claude Lelouch : situations forcées ponctuées de sentences définitives serait célébré chez Jacques Doillon, depuis qu'il a réalisé "l'An 01", bible du carré magique "Cahierlibéilemondeetlesinrocks".
Sauf que "L'An 01", utopie déprimante reste son meilleur film, et que le début du "Premier Venu" alterne entre le niais et le dégueulasse.
Une jeune fille s'est faite violée par ce premier venu qu'elle a fait venir chez elle sans trop savoir pourquoi. Elle le suit jusqu'à chez lui sous le charme de ce mauvais garçon (les filles veulent le changer, les hommes lui ressembler: c'est Fonzie).Elle va s'efforcer d'aimer ce "Premier Venu": car "si c'est un pauvre type, moi je suis une pauvre fille." Et il faut bien du talent à la débutante Clémentine Beaugrand pour que cette autre répartie Lelouchienne ne provoque pas le fou rire.Claude Lelouch au dialogue, Michel Zevacco au scénario, ça part assez mal.Doillon, utopiste, va donc s'acharner à enfoncer une grosse porte ouverte. Non les mauvais garçons ne sont pas totalement mauvais, oui, il y a à l'intérieur un coeur qui bat.La logique "Crousti bat/Capitaine igloo": pané dehors et poisson tendre dedans, grand classique du cinéma de Jacques Doillon qui prend des grands airs de philosophes utopistes pour dire ce que même le dernier des Sarkozyens savait déjà.
Cinéaste inoffensif qui se rêve subversif, Doillon achève le spectateur par une critique du Bescherelle... Si, si, cette saloperie de langue française petite bourgeoise, qui fait qu'on passe du verbe être, au verbe se méfier, juste avant aimer... (renseignements pris, c'est vrai)Vous vous rendez compte : se méfier avant aimer.Putain de société...Heureusement, Doillon prend un chemin de traverse, et tend vers le marivaudage sous fond de kidnapping ou de racket. Il y est bien plus à l'aise. Interprété par Gerald Thomassin, le héros du "Petit Criminel", dont "Le Premier Venu" pourrait être la suite, le voyou est plus ridicule que menaçant.
La jeune fille tire evidemment les ficelles, en incluant dans le jeu un jeune flic amoureux d'elle, Guillaume Saurrel, qui semble aussi peu fait pour la police que Thomassin pour le crime. Doillon est définitivement plus à l'aise dans ces jeux de l'amour. Ce petit criminel est aussi paumé que l'autre. Il n'est clairement pas fait pour le crime.
Le film se clôt de façon légère et positive, tout ceci n'était qu'un jeu, une utopie d'un monde romantique où l'autre ne serait plus une menace ou un objet de compassion, mais un être à découvrir.Les acteurs sont suffisamment bons, comme souvent chez Doillon, pour qu'on ait envie de les suivre.

La deuxième partie du film réussirait presque à sauver l'ensemble si on n'avait pas eu droit à la lourdeur de la pensée Doillonienne infligée dans ses dialogues et son point de départ avec un sérieux qui contraste avec le ton du film.
Surtout, le film aurait été défendable, si la facilité avec lequel Doillon évoque le viol comme une simple péripétie sentimentale ne disqualifiait pas le reste du propos.

Jérémy Sibony

mercredi 21 mai 2008

Un conte de noël

Réalisé par : Arnaud Desplechin Avec : Catherine Deneuve, Jean-Paul RoussillonFrance, 2H30---------------------------

Il est risible d'écrire sur le cinéma.
Risible de penser qu’une «critique» surtout sur un blog amateur comme celui-ci puisse infléchir une pensée.Un bon critique, c’est quelqu’un qui est de votre avis, un très bon critique, c’est quelqu’un qui est de votre avis sur un film qu’on n'a pas été voir et qui justifie ainsi le choix de voir Indiana Jones IV plutôt que Un Conte de noël .
Desplechin est considéré comme un cinéaste chiant, il est même le chef de file du « cinéma intello », sorte de négatif de Luc Besson petit pape du cinéma « comme les américains mais en France » réalisateur et producteur de films où la caméra gigote... Voilà un nouveau cliché stupide… Il y a plus de force, plus d’énergie, plus de vitalité dans ce conte de noël que dans tous ces films là.

Desplechin est sûrement un intello (et il serait bon que la sarkonisation des esprits n’en fasse pas une insulte), c’est surtout un réalisateur brillant qui fait de cette réunion de famille une apologie du déséquilibre et de la rupture. S’ouvrant sur le récit de la mort d’un enfant, se fermant sur un sourire, Arnaud Desplechin tente le coup d’état permanent : contre les conventions du cinéma qui devraient régir ce film, contre l’idée qui voudrait que filmer la maladie ou la mort produit des œuvres chiantes.On a vu tant de films sur la vie qui sentaient les chrysanthèmes, comment ne pas se réjouir de voir que d’une mort puisse naître un film aussi vivant.
La famille vue par (ou de ?) Desplechin, est en perpétuelle règlements de comptes : Junon, la mère indigne (quand comprendra-t-on que Catherine Deneuve est une des actrices les plus audacieuses) qui avoue n’aimer que l’ainée et mépriser ouvertement le cadet, Henri : Matthieu Amalric, imprévisible et fragile, lui-même « banni » de la famille par la sœur ainée, sans que l’on puisse vraiment en connaître les véritables raisons. Le fils maudit, à nouveau convoqué pour cette réunion de famille, car compatible pour la greffe de moelle qui sauverait peut-être la vie de Junon.
Et là, on fait simple : tous les membres de la famille sont liés les uns aux autres par des secrets, des rancoeurs, une complicité aussi. Cette tribu iconoclaste, où l'on réclame aux enfants de rembourser la vie donnée, où une sœur peut obtenir l’exclusion de son frère de la famille. Mais la tribu ne sombre jamais dans l’ignoble. Cruelle et fragile, cette famille dysfonctionnelle n’en est pas moins unie, par la haine ou le ressentiment autant que par l’amour : on ne sait pas,Desplechin ne choisit pas. Que l’on essaye d’élaborer une fonction mathématique sur l’espérance d’une vie ou que la colère d’Henri explose, peu importe : le « conte », c’est que cette famille soit réunie, comme dans la Famille Tenenbaum de Wes Anderson, la « morale » n’est pas une vertu.
Les séquences se heurtent, drôles ou aux accents de tragédies grecques : émouvantes et pathétiques. Le cinéaste sur un sujet qui aurait pu paraître vain, maintient une tension dans chaque scène qui menace de faire imploser le foyer ou ce qu’il en reste.Caméra à l’épaule, lumière chaude de l’intérieur qui contraste avec la blancheur de l'extérieur, Desplechin trouve une fluidité dans la mise en scène qu’on ne lui connaissait pas. La mort et la maladie semblent maintenir la famille en vie, en agitation perpétuelle : à la tristesse, Desplechin préfère le bordel. La maison « hantée » (par un croquemitaine pour enfant ou par le fantôme de Joseph) .
Les pièces semblent autant de métastases : disputes, bagarres mais aussi discussions et retrouvailles. Comme le corps de Junon, la greffe d’Henri peut sauver la famille ou l’achever. Henri peut même essayer de s’enfuir par la fenêtre, il ne franchit pas le seuil de la maison : l’exclu est maintenant trop précieux, mais ce conte de noël n’est pas du tout cynique.

Là où Ozon échouait dans son jeu de massacre familial avec Sitcom , Un conte de noël évite les stéréotypes là ou Ozon sombrait dans la caricature.Le spectateur est sans cesse bousculé, dérangé. Les personnages ne sont pas tant des étrangers pour les autres que pour eux mêmes. Entre les deux grands malades que sont Junon et Henri, les personnages, en apparence plus raisonnables, cachent, mal, leurs secrets, leur difficulté à trouver leur véritable place dans cette sarabande infernale et comique.Ce que le cinéaste traduit fort bien en maintenant ce déséquilibre, le spectateur semble ainsi découvrir les actions et réactions des personnages en même temps qu’eux.
Cette liberté des personnages, liberté de dire ce qu’ils veulent même si cela blesse le voisin ou heurte la morale, est d'abord celle de la mise en scène : être toujours là où on ne l’attend pas, laisser le plan durer quand on croit que la scène est jouée, refuser les passages obligés du "drame familial". Ils sont rares les films où l'on ressent un tel bonheur de filmer du réalisateur, scrutant des personnages et des âmes toujours en mouvement.
Suivant l'être qui cherche sa place : être un bon fils ou le mouton noir, refuser d’être une bonne mère, refuser d’être une belle-fille idéale, ou regretter de n'être qu’un cousin et d’être passé à côté de la femme réservée à l'un des frères.Junon a bouleversé l'ordre des choses en refusant de suivre le code de la mère idéale. La mort de Joseph qui impliqua la procréation du dernier née Ivan, dans le seul but de lui fournir de la moëlle osseuse compatible (aveu terrifiant que Desplechin « expédie » avec un naturel glaçant) acheva de fonder les bases de cette famille sur les ruines de l’ordre naturel, pour faire des Vuillard des étrangers dans Roubaix. Retranchés dans leur maison comme les cow boys de Rio Bravo … Seul l'amour bienveillant que se portent Abel et Junon reste une référence. Chacun est donc en représentation, se donne en spectacle : comme l'était la troupe d'acteurs du Septième sceau qui feintait d'autant mieux la mort.

Dans ce cinéma que certains voudraient balayer en le qualifiant « d’intello » rien n’est figé, rien n’est définitif : tout travail, tout avance : les pensées, les conflits, la maladie, les corps. Le dénouement restera en suspens : une pause (deux pauses en fait), qui laissent deviner que la représentation continuera : Henri jouera encore avec la vie de sa mère, pirouette finale où peuvent se lire la vengeance enfantine d’un fils comme le désir de jouer, de s’amuser, au dépens apparent de la mère mais d'un jeu qui ridiculise la maladie.

De ce film malpoli, agité sombre et incroyablement dense surgit alors un dernier sourire, apaisé…ou peut-être pas, peut-être est-ce juste une pause dans la sarabande.Virtuose, le cinéma d'Arnaud Desplechin n'a jamais paru aussi libre et le spectateur aussi vivant..

Jeremy Sibony

mercredi 27 février 2008

There Will Be Blood

Réalisé par : Paul Thomas Anderson - Avec : Daniel Day-Lewis, Paul Dano, Dillon FreasierEtats-Unis, 2H38

Creuser la terre, creuser l'Amérique, tracer les contours d'un nouveau pays, où Dieu, ayant visiblement échoué, est viré, dégagé, pour que naisse un nouvel empire, celui des hommes, de la fortune, de l'argent, de la force.

Les premières minutes du film, sans paroles, sont les premières lueurs de l'aube d'une nouvelle ère ; le souffle, la douleur, le bruit de la pierre qu'on brise, du sol qu'on creuse, du pétrole qui jaillit, d'un pays qui naît du tréfonds de ce qui fut "le nouveau monde"."There will be blood", film monstre de Paul Thomas Anderson est, comme son héros, un film qui semble sortir de terre.
Paysages désolés, habitants fantômes, faux prophètes. Il n'y a déjà plus d'Amérique.Daniel Plainview va fonder son empire sur ces ruines : dans la sueur et le sang.Dieu terrible sorti de l'enfer pour fonder le nouveau rêve américain : monomaniaque, le gain, le pouvoir même plus que la fortune.

A l'énergie qu'il déploie correspond celle du film. La splendeur de la mise en scène, frappe, heurte le spectateur.On le sent dès le premier plan. Le désert sous fond de musique d'horreur : le lieu du crime, la beauté a un prix.Paul Thomas Anderson donne à chaque plan une intensité, une puissance, qui marque physiquement le spectateur : on ne sort indemne d'aucune scène. Le baptême de Plainview, les prières outrées du prédicateur, un puits de pétrole en feu comme une explosion de cette violence sourde qui est le fil conducteur du film.La beauté inquiétante de la photographie, les plans séquences qui semblent chercher le point de rupture, le jeu de Daniel Day Lewis, effrayant dans son jusqu'au boutisme, dans ses silences, alors qu'il est le centre névralgique du film, Daniel Day Lewis en fait un être opaque. Le cinéaste trouve dans son regard, dans sa silhouette, ce volcan dont le calme apparent est un grondement....

Un monde s'écroule, mais l'ouest est tout aussi sauvage. La parole laisse place au silence. Dieu, en tout cas ses prophètes si ambigus (Paul Dano véritablement flippant) n'ont qu'à s'incliner ; le capitalisme renversera tout sur son passage : Dieu, la famille, la communauté, les pionniers, le mensonge du nouveau monde.La violence de l'ouest américain y puisera un nouveau moyen d'expression. La folie et la rage trouveront leur accomplissement dans les grandes demeures des nouvelles dynasties. Mais, comme tout "héros de l'ouest", ambiguë et les mains tâchées, la solitude sera au bout de la route."There will be blood" est l'expression d'un esprit malade, dévastateur.Un film gigantesque, silencieux et hystérique.

Cette cohabitation de l'âpre et du lyrique donne une oeuvre magistrale, l'oeuvre d'un maître donc où Paul Thomas Anderson rejoint Kubrick, Mallick ou Ford. Stupéfait, le spectateur ne peut que contempler la noirceur et la solitude de l'âme humaine, en se demandant si la terre, le sable, les cailloux n'ont pas accouché d'un homme à leur image.Fascinant, impénétrable, impitoyable... De nouveaux conquérants, un nouveau monde, la sauvagerie...

Jérémy Sibony

mercredi 13 février 2008

Peur(s) du noir

Réalisé par : Blutch, Charles Burns, Marie CaillouAvec : Aure Atika, Arthur H., François CretonFrance, 1H25---------------------------

Film d'animation "Peur(s) du noir" est composé de six courts-métrages ayant pour thème la peur, et pour charte graphique l'utilisation d'une palette chromatique réduite au noir et blanc, avec une touche de gris pour donner un air de fête.Les courts métrages oscillent entre l'ennui et l'insupportable.

Aucun des films ne provoque un sentiment proche de la peur, aucune phobie n'est illustrée d'une façon suffisamment inventive ou originale pour que l'on y prête une véritable attention. Au mieux, ça ressemble à du sous Foerster, au pire on a le droit aux considérations bobos les plus stupides, à travers la voix de Nicole Garcia, tandis que défilent des formes psychédéliques : les propos de ce court métrage parsemés entre les différents films sont d'une bêtise insondable.Le parti pris esthétique de chacun de ces courts métrages semble avoir monopolisé les attentions des cinéastes qui patinent très vite dès qu'il s'agit du récit.
Passé l'intérêt que l'on portera ou non au graphisme, aucun scénario ne tient sur la longueur.On aurait aimé qu'un des courts fassent ressortir une de nos peurs d'enfants, une phobie ancienne, mais les cinéastes échouent tous à présenter autre chose qu'un étalage de leurs compétences graphiques, sûrement indéniables, mais qui excluent les non initiés.
Néanmoins l'emballement général de la critique sur ce film restant un mystère, les éventuels lecteurs de ces lignes qui auraient apprécié le film seraient sympas de venir éclairer notre lanterne.

Jérémy Sibony

mercredi 6 février 2008

Le Bannissement

Réalisé par : Andrei Zviaguintsev Avec : Konstantin Lavronenko, Maria BonnevieRussie, 2H30Titre Original : (Izgnanie)


Tarkovski, forcément..
Andreï Zviagintsev, attendu au tournant depuis son premier film Lion d'or à Venise (le Retour), ne cherche même pas à s'en défendre. Les premières images d'une voiture roulant dans une ville inconnue rappellent Solaris. Le film met donc 20 bonnes minutes à se défaire de l'ombre Tarkovskienne.
Enfin, on dit Tarkovski parce qu'on n'y connaît pas grand chose à cette fameuse "âme russe" : Dostoïevski bien sûr, Tolstoï aussi : les limites de la critique, si un russe a la bonne idée de lire ces lignes...Toujours est-il que c'est à l'arrivée dans leur retraite de campagne (Tchekhov ? Sauf que non, ça ne marche pas à tous les coups), que le film commence. Que fuit cette famille ? Pourquoi quitter la ville et aller chercher un travail ailleurs : on ne le saura jamais, et c'est très bien comme ça.
On pourrait penser à une planque en attendant la fin du monde (Le Sacrifice ? Tarkovski on vous a dit). Mais les signes sont là : la maison est au pied d'une très jolie colline, mais c'est raté pour le remake de "La petite maison dans la prairie", vu que la maison est aussi au bord d'un ravin que traverse un fragile pont de bois. C'est une des très bonnes idées : on approche du gouffre lorsque la femme annonce qu'elle est enceinte et que le mari n'est pas le père. Zviagintsev emballe alors son film : le calme apparent fait redouter le pire, comme la silhouette tout à la fois rassurante et menaçante du mari, interprété très physiquement par Konstantin Lavronenko (prix d'interprétation à Cannes, jeu très intérieur, ce qui rend d'autant plus touchantes et effrayantes ses réactions). Le film cesse vite de se reposer sur sa beauté formelle indéniable, mais qui aurait pu virer au BMC (beau mais chiant) si le récit ne se faisait pas plus intense.
La deuxième partie du film bouleverse. On oublie un peu Tarkovski au profit d'Andreï Zviagintsev et on sort du film ému, en se croyant incroyablement intelligent et incroyablement cinéphile pour ne pas s'être emmerdé et avoir été marqué par la dernière scène, lourde de symbole sûrement, mais surtout poignante, derniers instants de répit avant la catastrophe.

Jérémy Sibony